Hugo Laruelle : Dans la lumière des corps


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Tableau d'Hugo Laruelle lors des portes ouvertes d'atelier et poème de JL Garac



L’image que le créateur ou l’artiste porte en lui nait d’un entrelacs de lignes, qui semblent fusionner, formant une ondulation ou une vibration que l’on reçoit comme une vague! La forme émerge: la silhouette puis le visage et l’homme ou la femme pressentis.

Ce processus existe depuis des millénaires, depuis que l’homme a découvert les moyens d’arrêter sur un support quel qu’il soit ce que l’œil a capté dans l’espace et la magie de l’imaginaire. C'est un besoin inné de garder et conserver ce que l'on aime.

Parois, murs, poteries, métaux, fresques, toiles, la même force des lignes tracées par l’homme se concentre depuis toujours dans ce cosmos miniature pour laisser émerger l’image qui va se rêver à l’infini, un peu comme une plante d’eau qui atteint la surface d’un étang et vient au monde en ouvrant ses mains de pétales.

Hugo Laruelle a fait baigner dans une couleur d'ambre la série de ses derniers tableaux qui tournent autour des personnes rousses.

Chevelure tu continues comme au temps de Baudelaire à bouleverser nos sentiments !

Ô toison, moutonnant jusque sur l'encolure !
Ô boucles ! Ô parfum chargé de nonchaloir !
Extase ! Pour peupler ce soir l'alcôve obscure
Des souvenirs dormant dans cette chevelure,
Je la veux agiter dans l'air comme un mouchoir !
Baudelaire (extrait du poème la chevelure - première strophe)


Dans les tableaux présentés, ce roux-ocre-orange s’élargit à tout le corps, la peau blanche aux tâches de rousseur laisse la place à une autre approche où les couleurs fusionnent: les roux sont pris dans la chaleur de la peinture et de la chair rappelant ces résines préhistoriques qui ont enserré à jamais la faune et la flore en leur sein.

L’image que l’on découvre à la fin, devient presque celle d’un homme tribal, dont le corps serait fardé d’ocre et de terre, de cendres et de poudre blanche. Un homme retrouvé dans sa pâte intime et une approche au plus profond de ce que le corps humain peut receler encore d’intensité et de primitivité…

Depuis la nuit des temps la couleur rousse semble avoir intrigué les hommes! Dès l’antiquité les persécutions ou les rejets ont commencé à s’abattre sur les roux, à de rares exceptions près. De même au Moyen-âge, époque étranglée par ses peurs, ses obsessions et son goût pour la mort à l’ombre de la croix, nombre de roux ont fini sur les bûchers, juste à cause de leur pigmentation capillaire….

Car le roux a longtemps été associé à la couleur du diable, et c’était aussi la couleur du renard, considéré comme traître et fourbe! De même, les contes populaires diffusaient l'idée que les roux appartenaient au monde des vampires!

Dans le passé, seuls quelques "roux" célèbres ont cependant échappé à cette discrimination : Ramsés II en Egypte, sans doute le roi David en Israël, et Vivaldi à Venise. En plus ils ont laissé une trace ineffaçable dans l’Histoire.

En revanche, notre époque a permis de réhabiliter, via le cinéma ou la littérature, l’image des roux demeurée si longtemps dans la suspicion, le ridicule ou le dénigrement. Cela a commencé dès la fin du XIX°s avec l’incontournable «Poil de carotte» de Jules Renard, et au cinéma avec des actrices célèbres et mythiques comme la fausse rousse Rita Hayworth ou la pétillante Maureen O’Hara, sans oublier Mia Farrow, Nicole Kidman, Juliane Moore, Marcia Cross et en France Marlène Jobert et la chanteuse Mylène Farmer!

Il faudrait ajouter aussi les séries télé et les personnages de BD où les héros sont des roux, «Tintin» par exemple. Ce qui est rare est donc aujourd’hui recherché et apprécié, les roux ne représentant en effet que 2 à 4% de la population dans le monde selon certaines sources. La haine et la suspicion autour des «roux» ont disparu et l’idée de séduction, via les images portées par les médias, a pris le pas sur toutes les anciennes croyances.

Avec les derniers tableaux d’Hugo Laruelle, on imaginerait bien d’ailleurs de les découvrir accompagnés d’une musique de Vivaldi, le compositeur-prêtre-roux, dans une galerie ou en diaporama sur son site, le baroque musical répondant en quelque sorte à ces tonalités automnales et picturales, au cœur du travail des corps et de la chair réalisé par notre peintre.

Sur les photos qu’Hugo a partagé sur Facebook on a pu découvrir les avancées de ses tableaux au fil des jours, et les différentes étapes de sa création : du coup de crayon initial, au modelage progressif des corps, jusqu’au dernier résultat avec sa touche «non fini» qui détache encore plus l’œuvre du blanc de la toile.

Mais un tableau est-il jamais fini ? Aux lignes initiales viennent s’ajouter les couleurs profondes nées de ce volcan créatif. Lentement, le dessin figuratif laisse presque la place à des mouvances abstraites d’ocre, de brun, de gris-bleu, d’orange-carotte! Puis s’ajoutent à ce fond primaire d’autres coups de pinceaux, qui finissent de donner corps et vie à cette représentation humaine que la peinture approche mais qui est vue comme à travers un filtre d’ambre. La couleur rousse et ses déclinaisons habitent tout le tableau et rayonnent de leur couleur particulière et chaude !

Hugo Laruelle travaille à partir de photos qu'il prend de ses modèles, mais ce ne sont pas des séances imposées, tout se fait simplement lors d'une discussion entre lui et la personne pressentie. Il prend les photos presque à la dérobée, au cours d’une discussion sans contrainte. Cependant, ce n'est ici que le début du travail de création qui va cheminer lentement dans le monde de notre peintre car la chrysalide mettra des mois avant de sortir de son cocon et de trouver sa réalisation sur une toile.



"J'ai besoin d'un temps assez long de gestation avant de pouvoir peindre, j'ai besoin de sentir l'essentiel de ce qui se dégage de notre rencontre avant de prendre mes pinceaux. Faire poser quelqu'un, c'est un peu flirter... !!! Bref, mon travail n'a pas le même rythme que la vie en général où on a l'habitude de traiter très vite les informations et où on zappe frénétiquement. Le rapport que nous entretenons avec les images est fugace, superficiel, vite oublié alors que les images de mes modèles trainent dans mon atelier pendant des mois avant que j'en fasse quelque chose." Hugo Laruelle



C'est ici l'avantage indéniable du regard de l'artiste qui arrête le temps, ce temps de folie que les hommes ont créé faussement et qui ne cesse de s'accélérer autour de nous. C’est également la sensation qui émane de toutes les toiles d’Hugo Laruelle: ses personnages à la fois présents et absents échappent au temps.

Le tableau ouvre un autre espace imperturbable et lent, un temps lié à la réflexion, à l’introspection, peut-être à un temps propice à la philosophie et au questionnement sur soi à un moment de sa vie. Peut-être aussi, s’en trop s’en rendre compte, les personnes qu’il a rencontrées, et qui savent qu’elles pourront faire l’objet d’un portrait ou figurer sur une toile, prennent presque une gravité particulière, une infime distance que l’interprétation picturale aura su rendre, en s’aidant d’une photo.



«Souvent, les visages de jeunes filles me poussent à proposer des images diaphanes qui finalement manquent un peu de présence et de personnalité. C'est sans doute pourquoi les visages masculins me conviennent plus ... Par exemple, j'aime comment une barbe naissante occupe une joue pour donner du caractère à une mâchoire. Le contour des yeux marqué est plus acceptable chez un garçon, il lui donne un caractère romantique alors que chez une fille, une allure d'alcoolo !!!!»Hugo Laruelle



Dans cette série, il y a effectivement plus de roux que de rousses, mais les portraits de femmes qu’il a réalisés, démontrent le contraire de cette confidence. Quelle présence, quelle force dans le regard et dans la maturité sereine de certains modèles; ici sans doute, comme chez Freud ou Bacon, le vécu est plus fécond que le visage trop lisse et sans accident de personnes trop jeunes.

Hugo Laruelle est un peintre de 39 ans qui est professeur d’art plastique; je ne sais pas s’il a pris conscience de son travail d’artiste car je t’entends parler de ses «croutes» pour désigner ses toiles. Peut-être est-il encore peu sûr de lui et à la recherche de thèmes nouveaux ou de compositions plus ambitieuses, je le vois bien d’ailleurs investir de très grandes surfaces à peindre pour élargir l’horizon de son monde et offrir une fresque moderne aux consommateurs d’art que nous sommes !

Oui, la peinture est aussi une offrande et aiguise nos appétits de couleurs et de formes; dans cette cérémonie secrète, ancestrale et indicible, Hugo nous invite aujourd’hui à goûter ces personnages de miel dans leur intime et délicate présence pour nous les approprier.




 
Site du peintre : http://www.hugolaruelle.fr/

Article sur l'histoire des roux : http://journal-regards.com/2011/02/11/la-malheureuse-histoire-des-roux/


Jean-Louis Garac septembre 2012

Vous retrouverez également certains poèmes écrits autour de ces tableaux sur mes articles précédents : "Poésie Instantanée I & II"

1 commentaire:

  1. Dans la lumière des corps : Quel titre !
    Et quel beau texte qui touche à l’origine du monde pour amener à voir la peinture de Hugo. Et tes références à travers le labyrinthe sans fin de l’histoire de l’art, de notre histoire…
    Ces tableaux de personnes rousses s’animent tout au long de ton analyse si subtile. Le dessin rigoureux, une construction affirmée, puis des tâches colorées qui s’organisent. Hugo emprisonne la couleur et la lumière s’en échappe comme par magie. Une magie mouvante. Une fois organisées, ces tâches colorées éclatent et s'échappent du graphisme autour d’une dynamique de vie qui devient mouvement, mais mouvement dans l’immobilité. Le temps est arrêté.
    Le corps est là, attend, est à l’écoute. « et le tableau ouvre un autre espace imperturbable et lent, un temps lié à la réflexion « comme tu le dis si bien.
    On aime cette matière colorée des couleurs de la terre, ces roux, ces cuivres, ces corps sensibles, ces peau diaphanes que les rayons du soleil semblent avoir décolorées.
    « les roux sont pris dans la chaleur de la peinture et de la chair rappelant ces résines préhistoriques » et tous les êtres qui les ont précédés et qui contiennent l’humain dans la perfection de sa finitude.
    C’est vrai que sa peinture fascine, comme elle semble te fasciner Jean Louis. Et quelle faculté d’émerveillement tu as pour nous transcrire sur le papier toutes ces émotions, celle de Hugo et par là, la nôtre.
    Bien sûr on ne voit (pour ma part en tous cas) ces peintures qu’à travers l’écran, pourtant j’ai l’impression de « toucher », un raku qui résonnerait d’un son délicat à la moindre caresse. Il y a du minéral aussi dans sa peinture.
    La vertu du grand critique d’art que tu es Jean Louis (ne rougis pas) est d’amener le spectateur que nous sommes, à suivre le cheminement de cet artiste. On te suit et on comprend comment les lignes de force donnent vie au dessin, à la peinture. Et par effet boomerang, nous donne à vivre un instant de magie comme il s’en produit souvent à la découverte d’une œuvre.
    Après avoir « assimilé » la peinture d’Hugo grâce à ton décryptage, on peut mettre des mots, nous aussi, sur nos propres émotions. Et ces mots sont libérateurs, tant pour Hugo, que pour nous et je pense pour toi aussi.
    Et on comprend combien tu es en osmose avec ce peintre exceptionnel. Ton écriture respire le prana et Hugo peut être heureux d’avoir un ami aussi prôche de lui à fleur de peau et de cœur.
    Encore bravo pour ton texte magnifique que je me suis appropriée .
    Oui je pense comme toi qu’Hugo est un authentique artiste, et qu’il se doit d’être ambitieux jusqu’à une « libération « complète. Merci de me l’avoir fait découvrir.
    Marie-Flore Zannis


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