Sur un tableau de Camille Corot


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Corot - Bacchante au bord de l’eau 1865


Ceux qui me suivent savent à quel point je peux apprécier la "peinture", essayant parfois d’en donner une interprétation personnelle ou la mêlant à des invocations poétiques qui me sont aussi indispensables que le chant de la mer pour certains voyageurs.

Dans cet océan infini que représente la «peinture» au sens large avec tous les arts que l’on peut y associer, et pourquoi pas la photographie, il y a parfois des œuvres formant une sorte d’île : évidente, brutale, incontournable, envoûtante, dont on ne peut éviter l'attraction !
C’est un peu ce qui s’est passé avec ce tableau, qui s’est transformé en petite musique de couleurs qui ne vous laisse plus tranquille…

Vénus d'Urbino de Titien
On notera, dans les tableaux du XIX°s que les femmes nues abandonnées dans la nature ne sont pas si nombreuses, en comparaison des femmes dénudées et alanguies sur des sofas, des lits, des ottomanes, des coussins etc. qui foisonnent dans l’univers des peintres. Il faut dire que le goût des espaces clos, riches d’évocations et de suggestions, rejoignait le goût des évasions faciles, du rêve livresque et des sensualités avouées qu’abordait le courant orientaliste.

Ainsi pullulent les «odalisques», dont je rappelle étymologiquement qu’il s’agit d’une « femme de chambre », (du turc odalik), et que les sulfureuses bacchantes esseulées, prêtresses de Bacchus et femmes célébrant les bacchanales, avaient sans doute trop de désirs et de violences retenues possibles dans leurs connotations pour devenir un sujet à la mode. Dans ce contexte, la femme esclave semble toujours préférable à la femme qui assume sa liberté et son mode de vie.

T Chassériau
Mis à part un tableau de Courbet intitulé «la bacchante», qui repose seule dans un petit coin de nature, c’est bien Corot qui peint cette femme libre, à l’inverse de toutes les «Èves» toujours enchainées au plaisir masculin et à une forme de fatalité jamais remise en cause, et qui l’installe entre forêt, mer, ciel et terre, au cœur de tous les éléments ; elle-même pouvant représenter le «feu» de la vie !

Gustave Courbet
En revanche, l’ironie des peintres et photographes d’aujourd’hui prend le contrepied des «odalisques» théâtrales, et ils détournent ainsi avec délectation ce fruit du désir dans d’autres perspectives que la société française notamment, si bien pensante et moralisatrice, refuse toujours d’admettre ou alors de façon encore bien timide.

Homme-odalisque, photographie contemporaine -James Kinser, d'après la fameuse odalisque d'Ingres
Ici avec Corot, il s’agit d’un paysage dont les arbres et les branches sont des sortes de volutes, dessinant les contours du vent, le tout dans une palette de camaïeux de gris vert, bleu, sépia, et d’ocre léger ; les couleurs ne sont jamais crues, ni la lumière vive, la fenêtre qui s’ouvre devant nous est un alanguissement dans la soie des heures.

Corot pour moi est d’abord un peintre de paysages, ses arbres me semblent être de la plus pure élégance, légers comme des arabesques, ondulant comme des fumées d’encens, matérialisant le vent qui anime ses toiles, et si intimement liés au ciel et aux nuages qui donnent cette atmosphère feutrée à ces évocations d’une Nature hors-temps.

Une autre femme allongée, et habillée, peinte par Corot
Les personnages sont généralement «perdus» dans ces paysages qui les dominent, qui les enveloppent et qui les absorbent dans leurs déclinaisons de couleurs et d’impression ventée. La lumière y est doucement diffuse, et toujours enserrée dans son écrin de dentelles d’ombres plus ou moins denses. Il ressort un sentiment automnal dans nombre de ces tableaux, une couleur particulière de fin de journée avant que la journée n’épuise ses derniers lumineux atours.

Nicolas Poussin
 
De quelle époque sont ces tableaux, dont la tonalité rappelle ceux de Poussin? La question reste sans réponse ; certes Jean-Baptiste Camille Corot a vécu au XIX°s (1796-1875), mais quelle époque nous peint-il exactement ? Pour moi ces œuvres de paysages sont intemporelles. Du XVI°s, XVII°s, XVIII°s ou XIX°s, c’’est bien difficile à dire ! Il échappe au temps comme Turner par exemple qui a peint de si beaux espaces où les personnages n’apparaissent que comme des indices d’humanité, témoins d’un souffle de vie et de lumière qui va bien au-delà d’un instant présent.

Matisse
La bacchante, l’odalisque, la nymphe nue, la beauté endormie surgit dans cet univers ouaté où quelques fleurs semblent être parsemées dans l’herbe. C’est un personnage féminin presque démesuré dans l’univers des paysages de Corot ; notons cependant qu’il a réalisé plusieurs variations sur le thème de la nymphe alanguie, et que vers la fin de sa carrière de peintre il semble avoir produit plus de portraits qu’à ses débuts !

Odalisque d'un peintre contemporain américain Robert McGinnis
Ici le corps s’allonge sur presque toute la toile à la façon de Titien ou d’Ingres, ce n’est donc plus ici un «élément humain» fondu dans le paysage, mais cela donne toutefois l’impression d’une «apparition» soudaine et magique ! On notera que de façon bien équilibrée, presque un ying et un yang, un sombre nuage d’arbres contrebalance un ciel nacré et nuageux, au-dessus de la bacchante, comme pour signifier qu’elle peut porter autant de clarté que de ténèbres, de douceur que de brutalité, si l’on en croit les rites dionysiens.

Bacchante par Artur Wardle
Mais le côté artificiel de cette nudité féminine placée dans ce paysage peut nous suggérer aussi que cette femme endormie n’est probablement qu’un rêve apposé sur la réalité, un abandon, une offrande, une confession d’innocence affublée d’un nom mythologique, une feuille de chair détachée du monde, vu sa forme oblongue, le tout dans un écrin d’automne !

A travers le stéréotype de la femme nue alanguie, Corot nous en dirait presque plus sur son état d'esprit et son abandon devant l’œil du public : le questionnement et la possible réponse, l’impasse et l’ouverture, l’inconscient et l’avoué.

«Madame Bovary, c’est moi» aurait clamé Flaubert selon des témoins, et si Corot, comme d’autres peintres dans ce même exercice, nous disaient exactement la même chose ? 


de Giovanni Lanfranco, jeune homme au chat (1620-1622), une des toutes premières toiles à ma connaissance
montrant un homme nu allongé comme une Vénus...   

Notes :