Comment une société peut disparaître….


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«Le biais de confirmation est une erreur de raisonnement récurrente et universelle. C’est le fait de chercher à valider nos croyances plutôt qu’à les tester. On souhaite confirmer plutôt qu’infirmer nos arguments.» Nicolas Gauvrit

La France aujourd’hui est devenue un curieux pays, un pays qui ne correspond plus à l’image qui s’est construite autour de lui au fil des siècles et que la littérature et les arts ont diffusée; et dont bien sûr les grands événements historiques fondateurs, qui ont influencé l’Europe et le monde, comme la Révolution de 1789, ont participé à façonner.

La France bienveillante, tolérante, libre et libertaire, frondeuse et innovante, généreuse et gouailleuse, toujours prête à chanter l’amour et à défendre les grandes causes, inventive et fer de lance dans de multiples sciences, aux savoirs et traditions millénaires, branchée, phare de la mode et de la gastronomie, aux mille terroirs savoureux, aux mille apports culturels et religieux, aux grands courants humanistes, s’est transformée sous nos yeux en une hydre aux convulsions nauséabondes.


Vivions-nous donc sur un mythe? Un mythe partagé, un mythe propagé, un mythe entretenu, un mythe comme un rêve éveillé d’enfant, mais un simple mythe? Il est possible que cela soit le cas, que cette France tenue à bout de bras par des géants comme Hugo, Clemenceau, De Gaulle, n’ait été qu’une prodigieuse incarnation d’un rêve auquel on voulait croire et qui n’aurait vécu que le temps d’un rêve.

Au réveil nous constatons donc de l’aigreur, de la violence pure et dure, de la bêtise, une inculture inimaginable, de l’antisémitisme, de l’homophobie, des racismes multiples, la haine sans borne des riches, un égoïsme sans limite, un rejet de l’étranger, un rejet de tout civisme, un mépris de son Histoire, un mépris de tout ce qui ne pense pas comme soi, une lente et diffuse tentation du meurtre pour assouvir sa vengeance venant d’on ne sait où et allant vers je ne sais quel n’importe quoi.


Les civilisations sont mortelles disait Valéry et il avait bien raison, le lien secret qui unissait chacun des français dans la même vision fantasmée d’un pays protecteur et unique s’est dissous au fil des décennies. Déjà il y a un manque de savoir, de connaissances, d’instruction, c’est à dire une absence de tout ce qui est nécessaire pour constituer un peuple évolué. Or cette maîtrise et ce savoir se sont volatilisés progressivement depuis plus de quarante ans. La plupart des gens ne connaissent plus par exemple la Constitution de leur pays, ni le fonctionnement de la présidence et du gouvernement, ni le fonctionnement de l’Assemblée et du Sénat, ni la structure même de l’État et de ses organismes: Conseil Constitutionnel, Conseil d’État, Justice, etc. sans parler des collectivités locales entre Régions, Départements, Communes, Métropoles etc. Idem aussi pour les institutions européennes, et pour tant d’autres : ONU, OTAN pour n’en citer que deux.

Il suffit déjà de voir comment la maîtrise de la langue, donc des idées, des concepts, de la réflexion et du jugement, est devenue pour beaucoup un exercice impossible. Par courrier, par courriel, par sms et par toutes les publications sur les réseaux sociaux on constate en tombant de haut des inepties grammaticales et lexicales qui font du français aujourd’hui un galimatias où se perdent verbes, substantifs et tous les autres mots outils. On ne sait plus, on ne comprend plus, on ne sait plus se faire comprendre, on confond tout, mais jamais on ne se remet en cause, et on crie à l’insulte quant on parle d’illettrisme…


Un des tournants de cette chute vertigineuse me semble être l’apparition d’Internet et des réseaux sociaux. Car cela a été inventé au pire moment de notre Histoire collective, c’est valable d’ailleurs dans tous les pays. Car au moment où l’éducation, la connaissance et tous les savoirs ont commencé à péricliter, surgirent ces ordinateurs et ces applications pour tous. La facilité de paraître, d’apparaître, de communiquer, d’échanger s’est fait parallèlement avec une forme de reniement de soi, chacun se coulant dans le même moule de l’imitation et des comportements grégaires. L’Homme a disparu pour des duplicatas sans fin, sans forme et sans consistance.

C’était pourtant un outil fabuleux, d’une technique révolutionnaire, mais au service de citoyens dont la plupart n’avaient déjà plus les moyens intellectuels pour s’en servir. Le progrès est ainsi devenu une bombe dévastatrice.


L’illusion d’Internet et des réseaux sociaux, pour ceux qui ont abandonné toute réflexion, a été de leur permettre d’occulter leurs lacunes, de rechercher à confirmer leurs croyances, et de se propulser dans des sphères qui n’étaient pas les leurs. Chacun est devenu du jour au lendemain : économiste, politicien, sociologue, historien, médecin et chercheur, juriste, enquêteur, théologien, et j’en oublie, et chacun s’est fourvoyé comme jamais.

Si dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme «tous les êtres humains naissent libres et égaux», il n’en va pas de même pour leurs connaissances, leur instruction, leur conscience et leur intelligence; et tout mettre au même niveau devient bien problématique. Un simple exemple: il n’y a aucune égalité entre un citoyen lambda qui crie et ameute les réseaux sociaux contre les vaccinations et un vrai médecin spécialiste chercheur à l’université ou ailleurs, et indépendant des industries pharmaceutiques. Le mythe de la connaissance immédiate et spontanée que semblent propager les réseaux sociaux en dit long sur l’effacement de la raison devant la flambée des égos, des postures, et des vanités ridicules.

La grande illusion c’est de croire que chacun peut discuter de tout, argumenter sur tout et faire plier, par le poids des followers ou d’un quelconque mouvement, telle directive, telle préconisation, telle politique, tel constat historique, telle mesure prophylactique! La Vox Populi prend à bien des égards la forme d’une inconscience monstrueuse et d’une imbécilité sans fond.

Les nihilistes, terroristes et anarchistes, qui se sont relookés aujourd’hui en grands manitous des sphères occultes, ont en revanche bien compris cela, ils ont donc investi durablement toutes les plateformes du Net en s’activant comme jamais depuis ces derniers lustres. Car là où il y a de la bêtise, on trouve immanquablement de la malveillance et de la manipulation à foison. Ceux qui ont laissé à d’autres le soin de réfléchir, de comparer, de confronter, de chercher, de choisir, de se poser des questions, ont vite été phagocytés dans les filets invisibles du numérique. Une hydre immonde aux mille tentacules a trouvé avec ravissement son peuple de décérébrés.

La Démocratie vacille quand les citoyens ne deviennent qu’un écho vide des fake-news qu’ils relaient jour après jour. Et ils ne sont en rien aidés par le goût du « buzz », du sensationnel, de l’info-combustible façon usine à gaz qui partout prospèrent sous la houlette de certains médias télévisés ou par le Net! Et il n’y a désormais plus de distance et d’analyse profonde sur les faits qui s’accumulent sous le nez des spectateurs gourmands.


Pour certains internautes, comme pour les visiteurs occasionnels ou avérés de manifestations nées sous l’X des réseaux sociaux, les approximations, les demi-vérités, les mensonges proférés avec un aplomb digne des grandes dictatures, le plaisir de se plaindre constamment, l’ivresse de jouer un rôle et de sortir pour un temps de l’anonymat, la recherche d’une forme de consolation comme d’autres cherchent des paradis artificiels, sont devenus des drogues dures qu’Internet a chimiquement dosé pour tous.

Pourtant, on peut déjà constater que trop de pays ont chaviré politiquement dans la bouffonnerie, et les bouffons amènent toujours à des replis et à des cassures sociétales terribles. Les bouffonneries sont les prolégomènes de heurts plus violents encore entre les États et les peuples, mais la plupart des gens semblent l’avoir oublié.

Avant d’avoir des Droits, il faudrait donc enseigner d’urgence à tous les individus sur terre, aux plus jeunes comme aux plus vieux, que l’Homme a d’abord des Devoirs : déjà celui de s’instruire, celui de réfléchir par lui-même, celui de connaître son Histoire et celle des autres Nations, celui d’avoir de la Bienveillance et de l’Humanité, celui de se rappeler les fondamentaux de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, celui d’accepter les différences dans tous les domaines, celui d’oeuvrer à un monde plus juste et pas seulement à son bonheur particulier, celui de respecter la Nature et les animaux, celui de combattre l’injustice et la démagogie, celui de rompre définitivement avec la violence, celui de protéger la Culture d’où qu’elle puisse venir, car La Culture est la pierre d’angle de tout l’édifice humain et agrège toutes les Cultures du monde, et enfin celui d’aimer et de combattre la haine qui n’est qu’une sale impasse.

Une fois que l’on a acquis et compris tout cela alors, sur tel ou tel sujet, on peut s’Indigner comme l’envisageait Stéphane Hessel, un des derniers grands philosophes de France, car sans ces préalables on ne rencontre que de l’agitation vaine et de stériles débats.



Jean-Louis Garac, décembre 2018.


 
NOTES https://revue-progressistes.org/2016/07/02/comment-avoir-moins-souvent-tort-le-biais-de-confirmation-par-nicolas-gauvrit/

http://www.anlci.gouv.fr/Illettrisme/Les-chiffres/Niveau-national

https://www.inegalites.fr/Les-pratiques-culturelles-selon-les-categories-sociales-et-les-revenus?id_theme=19

https://www.liberation.fr/france/2018/01/08/les-francais-sont-complotistes-mais-ceci-n-est-pas-un-complot_1620874

https://www.franceculture.fr/emissions/le-tour-du-monde-des-idees/le-tour-du-monde-des-idees-du-mardi-11-decembre-2018

https://www.francetvinfo.fr/societe/education/numerique-a-l-ecole/vos-enfants-seront-ils-bientot-incapables-d-ecrire-a-la-main_2641772.html

Illustrations : détails des œuvres de Jérôme Bosch