Proust, Cocteau et tant d'autres...


(2) commentaires



"Grâce à une simple différence de niveau et, par un phénomène analogue à celui du frottement de l'aiguille sur les aspérités d'un disque de gramophone, j'obtins la musique du souvenir. Je retrouvai tout : ma pèlerine, le cuir de mon cartable, le nom du camarade qui m'accompagnait, ceux de nos maîtres, certaines phrases que j'avais dites, le timbre de voix de mon grand-père, l'odeur de sa barbe, des étoffes de ma sœur et de maman." Opium, Cocteau.


 
Sous l'exaltant malheur des cœurs désenchantés,
Il était une fois une histoire de Reine,
Une histoire à magie, à deux sous pour la peine,
Où l'amour animal vous tend sa main gantée !
Car le roi n'est pas roi et de son œil en paon,
Sous la perle grisée et larmes de diamant,
N'attend qu'un seul arrêt pour que sa délivrance
N'ait qu'un mot à ouïr, un mot depuis l'enfance
Qui ne cesse jamais de marteler d'effroi
Ses lettres composées d'or et d'ombres obscènes,
Et qui peut tout guérir d'une voix souveraine...
Il était une fois une histoire de Roi...

JL Garac



Dessin de Cocteau
 

La rencontre de Proust et de Cocteau, me rappelle l'image de ces grandes galaxies qui s'affrontent, se collettent, s'accrochent, se déchirent, pour finir par s'éloigner inexorablement. Deux mondes extraordinaires, deux mondes littéraires qui honorent la France, deux écrivains à la sensibilité homosexuelle, mais deux univers bien différents, bien opposés l'un de l'autre.

L'un, celui de Proust, me semble s'éteindre avec la première guerre mondiale, il n'est qu'un passé recomposé, broyé de la poussière du souvenir et des espoirs à jamais éteints et figés dans leur ambre, il devient philtre et chant sacré! Monde autant rêvé qu'il put être espéré, épié, attendu, envié, et qui aujourd'hui plus que jamais s'offre comme un monument littéraire et humain.

Marcel Proust

L'autre, celui de Cocteau, inaugure les temps modernes, les supports nouveaux pour toucher un public aussi large qu'inespéré. Il foisonne, il étonne, il touche à la magie et à la spiritualité par les formes qu'il dessine, peint et sculpte; il est voix, regard, image, poésie, théâtre, cinéma, dessinateur, concepteur ! Il a compris que le XX° siècle serait celui de l'image, et il est devenu "image", confondant par plaisir le dessin des mots aux narrations des courbes, la poésie du cinéma aux dialogues du théâtre, le style des anges aux garçons aimés.

Tout le bonheur du livre de Claude Arnaud, "Proust contre Cocteau", est de lever le voile sur cette rencontre incroyable entre deux génies essentiels de notre littérature, de nous les montrer dans leur chrysalide, leur transformation, leur force et leurs interrogations et d'évoquer ce monde extraordinaire qu'a été celui du tout Paris aristocratique, mondain et littéraire dans ce qui fut les derniers salons de l'intelligentsia, avant que ce monde ne s'amuïsse, se recroqueville et disparaisse en ne laissant presque plus aucun souvenir ni nom alors internationalement connu. Un trou noir en quelque sorte, absorbant cette société qui est partie en fumée : dernier encens d'une forme de sacralité perdue.

Jean Cocteau


Chez Proust, qui est le narrateur, qui sont les personnages, le saura-t-on jamais? Les secrets d'alcôve, comme les phrases sinueuses telles l'émergence des ruisseaux que pleurent les montagnes et qui se dissimulent dans chaque escarpement et brocart de plantes, jettent mille couleurs et mille ombres différentes sur cette société, et dans ce millefiori d'impressions, un tableau à la Bonnard se met en place.

Chez Cocteau, sa vie se veut tourner vers la lumière, libre, sans culpabilité, il va vers l'autre, il assume ses amours, il les chante sans détour, et il s'appuie sur sa faculté à créer des images pour être doublement poète : par les mots et le dessin, par le cinéma (et ses mises en scène fantastiques) et le théâtre. Cocteau reste accessible et peut toucher tout le monde, Proust se concentre lui dans un système clos sélectif où l'art est l'ultime et dernière fenêtre.

Robert de Montesquiou par Vallotton
Le projecteur que Claude Arnaud dirige sur cette période, si prodigieusement intense de la création littéraire en France, fait ressortir de l'ombre nombre de figures aujourd'hui tombées totalement dans l'oubli, il en va ainsi des Marie Joseph Robert Anatole de Montesquiou-Fézensac, nommé plus simplement le comte Robert de Montesquiou, de la comtesse Laure Marie Charlotte de Chevigné et de la comtesse Anna-Elisabeth de Noailles. Ces aristocrates, témoins d'une Europe révolue en train de lentement mourir dans ses fastes comme le Titanic dans l'Atlantique, ont été les fers de lance et les catalyseurs, de la fin du XIX° siècle jusque dans les années 30, d'une féconde concentration littéraire et artistique de par les cercles et salons auxquels ils étaient associés.

Il faut souligner également que ni Proust ni Cocteau n'ont eu de gros soucis d'argent, vu leur fortune personnelle, et que cette époque de création reste indissociable sociologiquement, pour certains artistes du moins, de ces milieux bourgeois et aristocrates qui permettaient de vivre sans se soucier du lendemain ou de vivre grâce au mécénat.

Que reste-t-il aujourd'hui du leg poétique de Robert de Montesquiou et de ses innombrables recueils de poésie? Pas grand chose en dehors du fait qu'il vit à travers un masque dans la "Recherche du temps perdu", et que l'histoire a voulu garder de cet homosexuel distingué et dandy une piquante caricature, un "grotesquiou" qui se résumerait d'un seul bon mot ! Idem pour la comtesse de Chevigné, dont on peut voir un tableau de Madrazo au Metropolitan Muséum de New York, et qui figure aussi en silhouette dans les écrits de Proust. Que de petits témoignages indirects et presque imperceptibles aujourd'hui quand le temps efface de son tableau de vie, comme on effacerait quelques ébauches au fusain, des personnages si incontournables à leur époque qu'ils en sont devenus paradoxalement improbables...

La comtesse de Chevigné par Madrazo
Anna de Noailles n'a pas échappé à cette seconde mort, celle de sa notoriété ! De cette femme écrivain et poétesse, le temps a dissous méchamment tout ce qu'elle a pu apporter à la langue française, et pourtant son apport fut essentiel, mais il rentre dans cet oubli sans doute aussi une bonne part de misogynie littéraire... Il ne reste d'elle que sa chambre jaune aux rayures bleues que l'on peut voir au musée Carnavalet, à côté de celle de Proust d'ailleurs, comme si le contenant avait pris le pas sur le contenu, et que le seul témoignage viable pouvait être celui des meubles d'une époque donnée... De même, dans le Var, on peut visiter à Hyères la villa de Noailles dû à l'architecte Robert Mallet Stevens.

Anna de Noailles par Zuloaga
Et jusqu'à aujourd'hui on ne trouvait plus, hors les bouquinistes, de livres de poésie d'Anna de Noailles, pourtant de belle facture et d'une grande sensibilité, mais c'était oublier le travail des amoureux des lettres et de ceux qui ne se contentent pas de parcourir les seules avenues célèbres. Les éditions du Sandre viennent de publier en 2013, en trois volumes, l'intégralité des œuvres d'Anna de Noailles, présentées et annotées par Than-Vân Ton-That. Un beau travail de mémoire et de réhabilitation en quelque sorte, qu'il faut saluer !

 
 
 
"La nature qui fut ma joie et mon domaine
Respirera dans l'air ma persistante ardeur,
Et sur l'abattement de la tristesse humaine
Je laisserai la forme unique de mon coeur..."                          Anna de Noailles, l'empreinte
 
Pastel d'Anna de Noailles


Le livre de Claude Arnaud nous fait revivre à travers Proust et Cocteau, et tous ceux qu'ils ont côtoyé, l'élégance, la folie, la facilité et la fragilité de ce monde qui finit de briller de ses feux et ne brillera plus désormais qu'à travers les mots de ces auteurs. L'œuvre d'art s'est nourrie de ces ors et de ces corps et situations sublimés, mais le long travail de gestation de l'œuvre proustienne, comme de celle de Cocteau, a dépassé les images réelles. Ces deux "peintres" nous livrent d'abord un concept abstrait et secret, et le verbe opère dans ce processus magique pour nous imprégner de leur univers, comme un parfum finit par devenir notre moi olfactif.



Pastel d'Anna de Noailles
 

* * *
Liens :


Sur Jean Cocteau

Sur Marcel Proust

 
Sur les éditions du Sandre





 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 
 
 
 

L’humour en condensé !


(0) commentaires




Le succès est parfois étonnant. Les rayons des libraires connaissent souvent plus de fréquentation quand ils proposent des livres en forme de recueil de pensées sur tout et rien, qu’ils soient de sagesse bouddhique, d’humoristes parfois inconnus ou de penseurs avérés plutôt que de longs romans, d’essais de 500 pages ou de biographies monumentales! Car le public en raffole et ce depuis la nuit des temps!

La formule d’une phrase courte et percutante frappe et séduit l’esprit, attire l’attention, claque comme une prise de conscience, procure un sourire indéfectible, et ouvre des horizons comme le ferait une parole de Dieu si nous avions les bonnes fréquences dans nos oreilles pour l’entendre!
Pourquoi me diriez-vous se laisser emporter par un roman quasi tolstoïen par sa longueur quand le public retient tout autant de simples phrases? Et en plus, les auteurs de ces «pensées» atteignent à une sorte de gloire immortelle, qui subjugue tant d’écrivains! Chez nous Pascal en reste un bel exemple, certes il est aussi connu par l’image qui l’a associé au regretté billet de 500 francs...
Les mots sont nombreux pour exprimer ces pensées. Dans la galaxie de ce champ sémantique, on compte plus de vingt synonymes autour du mot «maxime», qui semble être le plus littéraire et sans doute le mieux convenir pour décrire une pensée moraliste (de quelque morale à laquelle on se réfère d’ailleurs), concise et habillement écrite.
«Sentence, aphorisme, principe, précepte, axiome, pensée, dicton, adage, apophtegme, formule, proposition, vérité, théorie, proverbe, morale, règle, moralité, dogme, devise, brocard, dit, on-dit, réflexion» sont l’ensemble des termes répertoriés par classement synonymique autour du mot maxime!
Ettore Aldo Del Vigo
Ainsi, depuis l’antiquité, un nombre impressionnant d’auteurs ont laissé à la postérité leurs réflexions, pensées, maximes et autres sentences, et le succès de ces écrits ne s’est jamais démenti. Parfois il ne reste de leur séjour terrestre qu’un nom et une pensée, ce qui n’est d’ailleurs pas si mal quand des milliards d’autres n’auront rien laissé d’autre que les boues de leur passage. Marguerite Yourcenar dans «La couronne et la lyre» en donne quelques fameux exemples.
De ce qui nous est parvenu de l’antiquité où l’art de la maxime puise sa source, on compte également des réflexions et pensées retrouvées sur des tombes, des fragments de poèmes ou de distiques qui se lisent comme des maximes, des proverbes de livres sacrés, des pensées rapportées par d’autres témoins.
La Rochefoucault 
Même au niveau des livres saints il ne reste parfois que l’image d’une phrase percutante qui vaut bien toutes les paraboles les plus déliées: «Seigneur je ne suis pas digne de te recevoir mais dit seulement une parole et je serai guéri.», «Que celui qui n’a jamais pêché lui jette la première pierre.», «...qu'il y aura de la joie dans le ciel, pour un seul pécheur qui se convertit, plus que pour quatre-vingt dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de conversion.»


C’est un peu comme le précipité d’une longue préparation alchimique mais avec le mystère et l’essence des mots…

Véronèse - Jésus et le centurion
Bref, la formulation d’une belle pensée, qui donne du plaisir à l’esprit et l’aiguillonne, a toujours frappé les mentalités et a séduit les hommes et les femmes de tous âges et de toutes les époques. Et cela a également aiguisé la créativité d’autres artistes tels: peintres, sculpteurs, ou musiciens, qui l’ont développée en image et en sensation.
Je vous laisse ci-après un petit florilège personnel qui illustre bien le piquant de ces pensées, maximes ou réflexions, en devenant pour nous des «vérités universelles», ce qui ne lasse pas d’impressionner chaque homme et chaque femme à travers les époques!


Marc-Aurèle : «Fais chacun de tes actes comme si c'était le dernier de ta vie.»


Pascal : «L’amour n’a point d’âge : il est toujours naissant»
Mme de Sévigné : «Gare à la flatterie, ma fille : trop de sucre gâte les dents.» 
Madame de Sablé : «Rien n’est plus dangereux qu’un bon conseil accompagné d’un mauvais exemple.»


La Bruyère : «Les visites font toujours plaisir, si ce n'est en arrivant, du moins en partant.»




La Rochefoucault : «L’hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu.»


Chamfort : «La plupart des livres d'à présent ont l'air d'avoir été faits en un jour avec des livres lus la veille.»
Victor Hugo : «(…) rien n'est plus imminent que l'impossible» «(…) ce qu'il faut toujours prévoir, c'est l'imprévu.»
Oscar Wilde : «Aimer, c'est se surpasser.» 
Jules Renard : «On finit toujours par mépriser ceux qui sont trop facilement de notre avis.»
Yourcenar :
«Peu de bipèdes depuis Adam ont mérité le nom d'homme.» 


Pierre Dac : «Une belle idée qui n'aboutit pas vaut mieux qu'une mauvaise qui voit le jour.»





Les deux livres que je propose à votre lecture m’ont apporté beaucoup de plaisir, de rire et de sourires. Les noms sont moins illustres que ceux cités précédemment mais le plaisir à mon sens est la meilleure compagnie qui soit et la plus fidèle certainement.


«Le dictionnaire» de Laurent Baffie et «Les 1001 épitaphes les plus drôles» de Philippe Héracles doivent faire partie de toute bonne bibliothèque, d’abord parce que les temps qui courent ne donnent pas vraiment l’occasion de rire, ni dans la vie professionnelle, ni dans la vie courante, ensuite parce qu’au-delà de la plaisanterie ces phrases sont parfois les seuls aiguillons que le quotidien nous procure pour «philosopher» un peu!


Ettore Aldo Del Vigo
Livres cités dans ce billet

Le "Graal" Présidentiel


(0) commentaires





Texte dédié à JT pour son amitié


Les objets ne sont peut-être pas si innocents que cela ! Rappelez-vous le nain de jardin voyageur dans le film "Le fabuleux destin d’Amélie Poulain" ! Ils finissent souvent par se charger d'esprit, de volonté, d'espièglerie, et d'une note magique et providentielle !!!

C'est ce qui se passe dans le roman "Le chapeau de Mitterrand" d'Antoine Laurain, qu'un ami m'a récemment offert. Je ne connaissais pas cet écrivain et j'ai découvert une belle plume, précise, attachante, et un art de raconter en différents épisodes la cavale infernale et imaginée du fameux chapeau présidentiel qui, échappant à la vigilance du président, va connaître plusieurs propriétaires successifs...

Si nous devions faire un dessin ou croquis rapide de Mitterrand nous le ferions sans doute avec son chapeau, tellement cet accessoire faisait partie de son individu, et tel que les médias en ont laissé l'image à tout jamais! Comme Lautrec qui a immortalisé Aristide Bruant avec son chapeau noir et son écharpe rouge.

Mitterrand était plus qu'un président normal, il était l'incarnation d'une France qui aimait l’Histoire, la philosophie, la littérature, les arts, et qui dans la lignée de De Gaulle voulait laisser l'image d'une France hors du commun. Ne se rappeler que d'un homme qui aimait tout savoir, contrôler et espionner ceux qui l'intéressaient, serait sans doute très réducteur.

Il était cela aussi mais bien plus et d'une ruse politique sans pareille ! Il était donc évident pour notre auteur qu'un homme comme lui ne pouvait être entouré que d'objets qui s'imprégneraient de son génie et d'une certaine magie en quelque sorte.

Notre dernier grand président hors du commun, qui nous suit depuis l'au-delà, si l'on se rappelle sa dernière et frappante formule, ne pouvait que posséder un "graal" propre à sa personne et doué de toutes les astuces et richesses de sa personnalité. Il y a aussi une déférence autour de cet objet «sanctifié», du moins de la part de Daniel son premier faux propriétaire, qui note combien notre époque s’est éloignée de cette conception du pouvoir. En effet, la France a connu un chef de l’Etat respecté et cultivé qui, restant 14 ans président, a supporté deux cohabitations, a profondément modelé la France et a certainement autant déçu qu’il a pu fasciner ou imposer une image qui ne s’est pas effacée depuis.

De cette époque je garde un bon souvenir, les difficultés étaient moindres qu’aujourd’hui et le «mur de l’argent» déjà moins haut que ce qu’il est devenu par la suite. Il y avait de même une image du pouvoir qui donnait envie de s’impliquer, de combattre, de se sentir appartenir à un pays libre. Aujourd’hui je ne vois autour de moi et sur les réseaux sociaux, qui n’existaient pas à l’époque, que désintérêt, dégoût, ressentiment, et regret d’impuissance devant la dissolution d’un pays dans un je ne sais quoi qui n’a ni définition, ni visage, ni inspiration, ni frémissement de rêve.

Dans le roman d’Antoine Laurain, amour, invention, courage, défi, se retrouvent et se multiplient pour notre plus grand plaisir à travers des épisodes aussi cocasses qu'imprévus qui vont émailler «la fuite» du chapeau hors du giron présidentiel ! Mais les objets magiques, comme les tapis volants d'orient, les lampes merveilleuses et autres objets mythiques reviennent toujours vers leur propriétaire, qui tel Dieu, ne les a jamais vraiment perdus de vue...

Je dis "Dieu" en pensant aussi aux fameuses marionnettes du "Bébête show" qui bien avant les guignols avaient délicieusement croqué la vie politique française de cette époque. "Kermitterrand" dans ces épisodes hauts en couleurs se faisait appeler "Dieu", le clin d'œil devient impression d'Histoire si l'on veut !

Dans la même veine, c’est ce que nous narre, tel un conteur moderne, Antoine Laurain. Alors, selon la formule du grand siècle "chapeau bas" Monsieur Laurain pour nous avoir raconté avec délice, sensualité et malice les péripéties de ce chapeau "royal" qui parle d'une époque où la politique et la vie de tous les jours pouvaient encore flirter loin d'une ennuyeuse normalité.

* * * * * *

Livres cités dans ce billet :
 

 

Notes:

Blog :
http://antoinelaurain.blogspot.fr/
Biographie : http://www.confidentielles.com/r_11412_la-biographie-de-antoine-laurain.htm

La parabole du Bon et du Vaurien !


(2) commentaires



Détail d'une fresque de Gaudenzio FERRARI

Sur le livre de Philip Pullman « Jésus le bon et Christ le vaurien », Gallimard, février 2012

Depuis plus de 100 ans les chercheurs ont patiemment étudié, comparé, questionné, nettoyé de tous les rajouts et fioritures, les textes dits sacrés, relatifs à l’histoire de Jésus Christ et des autres textes de la Bible, pour avoir la photographie la plus approchante des textes d’origine.

Malheureusement pour ces chercheurs coupés des croyants et sciemment ignorés des églises chrétiennes comme des religieux juifs, leurs découvertes n’ont guère atteint le grand public


Salvator Rosa - Christ

On en est encore réduit aujourd’hui à croire dans une grande partie de l’occident que le monde a été créé en 7 jours (en 2011 les créationnistes représentaient 40% de la population aux USA et plus ou moins 10% dans les pays d’Europe - voir l’article in fine*), qu’Eve a commis un pêché de chair avec Adam et que la mer s’est coupée en deux pour laisser passer Moïse et son peuple vers la terre promise comme dans le film spectaculaire de Cécil B de Mille !

Chercheurs, théologiens, philosophes ont bien essayé de se faire entendre mais il est difficile de lutter contre une tradition, une habitude culturelle, une paresse mentale et un manque de sens critique, sans compter le poids d’inertie que représentent les fondations de ces monuments de la croyance humaine pris dans le béton des mots et des dogmes !

Un roman comme celui de Philip Pullman peut mieux réussir à « passer » dans les esprits et le grand public afin de provoquer de saines réflexions et des remises en cause salutaires…

En effet, il n’est pas vain de réexpliquer et éclairer ces livres anciens, d’abord parce que la croyance à œillères n’a pas reculé même si les églises et autres lieux de culte ne sont plus remplis à 100% et que la population semble s’y désintéresser en partie.

Dans le débat public, ici et ailleurs, les questions concernant la sexualité, les moyens de contraception, la place des minorités si longtemps stigmatisées comme les homosexuels par une soi-disant parole divine, y compris la place des femmes, continuent à se poser face à des croyants activistes englués dans leurs livres d’interdits, et à ceux qui s’en réfèrent par habitude de part leur milieu et leur culture. Ce poison lié à une mentalité « archaïque » finit par poser des problèmes pour toute la population éloignée de ces considérations religieuses désuètes mais qui sera cependant vite concernée dans son quotidien.

Dali
Quelle audace Philip Pullman a-t-il eu de réécrire un nouvel évangile et d’en apporter une lecture si claire sur les intentions qui ont pu entourer l’émergence de la figure de Jésus Christ dans l’Histoire de l’humanité. Ce romancier philosophe a pris des risques et dans une autre époque aurait été considéré comme hérétique !

En dissociant fort habilement Jésus du Christ, comme deux frères tels Abel et Caïn, et en réalisant deux figures distinctes dont les intentions divergent, il donne une lecture très décoiffante de ce qui aurait pu se dérouler il y a 2000 ans !

Avec génie, il crée donc le personnage indépendant du Christ, ce qui d’ailleurs n’est pas faux puisque ce nom a été attribué à Jésus après coup (« christos » en grec signifie « messie » qui lui-même vient de l’hébreu et signifie « oint du seigneur » ). Chacun peut constater qu’il y a bien une figure historique « Jésus » et par la suite une identité et un concept différent « Jésus Christ ».

Bronzino - le Christ
Dans le roman de Pullman, Christ est le double palot de Jésus qui lui est un personnage intègre et jusqu’au-boutiste. Christ veut d’abord innocemment se positionner comme le versant intellectuel de Jésus et presque pourrait-on dire le côté « directeur de com. » avant la lettre de son frère ! Mais Pullman en fait tout à la fois le Judas de l’histoire et la première ébauche et vision de l’Église! Ici Christ prend l’habit de Machiavel, il dessine dans son rêve ce que sera l’Église de demain : son organisation sans faille et aussi sa main mise sur les esprits et la liberté de chacun…

Mais Jésus n’aime pas ce projet et le rejette, Christ agira donc dans l’ombre de son frère. Et c’est là qu’apparaît le « deus ex machina » du roman, à la fois point fort et point faible du récit, selon l’appréciation de chacun. Effectivement, ce personnage hors du commun et mystérieux, dont on ne connaîtra jamais le nom et dont on ne sait s’il s’agit d’un ange, de Satan (il s’en défend dans le livre) ou pire de Dieu lui-même, se charge de faire basculer les faits dans le sens du miraculeux et du divin...


Giotto - Le Christ et le baiser de Judas

En effet, au jardin de Gethsémani Jésus, très solitaire, se plaint du silence de Dieu et de son indifférence au sort des hommes, venant même à douter de son existence. Face à cette douloureuse sensation de vide, la transformation de la vie de Jésus, pour le transfigurer à son insu, dévoilerait en quelque sorte la réponse indirecte d’un Dieu cynique pour fonder une religion qui tient plus de la manipulation et des intérêts bassement humains que d’une transcendance quelconque.

Michel Ange - Le Christ
L’homme s’est ainsi créé un Dieu fidèle à son image : mêlé de faux et de vrai, d’élan mystique, de compassion, de sournois calculs, et d’ombres impénétrables.

Philip Pullman dresse une version toute humaine de Jésus : ses actes tiennent du bon sens et non du merveilleux, ses paraboles s’éclairent, les détails problématiques trouvent une explication.

On sait aujourd’hui que les quatre évangiles n’ont pas été écrits par leur saint éponyme**, que leur rédaction s’est étalée bien après la mort de Jésus sur des dizaines et des dizaines d’années, que les emprunts à des sources très variées sont multiples, que les manuscrits racontant les faits et dits de Jésus abondaient et que c’est Saint Irénée*** à la fin du deuxième siècle qui en a choisi quatre dans le lot pour essayer de trouver un cadre plus clair et cohérent à l’Église naissante, les autres écrits étant alors rejetés et dits « apocryphes ». Les quatre évangiles****, c'est-à-dire les évangiles synoptiques (proches et comparables) de St Luc, St Marc, St Mathieu et celui à part de St Jean, offrent d’ailleurs des variations non négligeables dans la présentation et les événements liés à la vie de Jésus.


Le Titien - La Transfiguration

Les sociétés mettent toujours un temps infini à se remettre en cause et à se défaire de leurs chaînes. On l’a vu avec l’histoire des rois de France, guirlande fastueuse d’égoïsme, de légèreté et de mépris ! Cependant la Révolution de 1789 a fini par advenir, mais combien de luttes et de temps a-t-il encore fallu par la suite pour arriver à proposer une société enfin plus juste et plus libre ? Et ce n’est pas fini…

Peut-être en va-t-il de même pour la religion, « Dieu est mort » disait Nietzsche, mais pas ceux qui travaillent à l’asservissement des autres au nom de références bibliques momifiées qui tombent en poussière dès qu’on les gratte un peu.

Livres cités dans ce billet


Notes :

*Sur le créationnisme voir la définition suivante : http://atheisme.free.fr/Themes/Creationnisme.htm


***Sur St Irénée voir l'article suivant : http://www.forum-francophone.com/t3672-saint-irenee

****Sur les évangiles voir l'article : http://www.larousse.fr/encyclopedie/personnage/J%E9sus/125884

Voir mon article sur le livre « La construction de Jésus » : 1 Article sur mon Blog

Voir mon article sur « Contre l’homophobie, l’homosexualité dans la Bible » : 2 Article sur mon Blog

Voir mon article « Les plafonds divins » : 3 Article sur mon Blog

Léonard de Vinci, baptême du Christ

« Ticket d’entrée »… aux enfers !


(0) commentaires

J'ai écrit cet article avant que l'affaire du plagiat autour de "Ticket d'entrée" ne touche Joseph Macé-Scaron dans le courant de l'été 2011, il va sans dire que cela m'a beaucoup déçu et ne correspond pas à l'idée que je me fais d'un auteur. Pour moi il n'existe pas d'intertextualité comptatible avec un emprunt de plusieurs pages...  

En littérature, l'authenticité est la seule vérité que l'on doit à ses lecteurs. Il est bien dommage de constater que ce "Ticket d'entrée" ressemble désormais à un "Ticket de sortie". 

Ceci dit vous trouverez mon article ci-dessous.


« La lecture est une amitié » Proust
Quelle galerie de personnages dépeinte avec humour, férocité et vitriol ! Un peu comme si Joseph Macé-Scaron captait avec sa caméra-stylo les « caractères » de son univers de journaliste, de journaliste connu et reconnu, n’oubliant rien des poses, attitudes, tics, et psychologies de la faune politico-médiatique qui l’entoure. Même si le personnage central est baptisé « Benjamin Strada » on comprend qu’il y a beaucoup de l’auteur lui-même dans ce portrait tant au niveau personnel que professionnel.

La peinture d’un certain monde de l’information, enchaîné au monde politique, ne peut que révulser nos naïfs contemporains, vu les hommes d’argent et de pouvoir, sans foi ni loi, que l’on y croise et qui gangrènent (dans le livre comme dans le réel) notre société, manipulant autant leurs employés que leur public, ici via la presse. La récente affaire Murdoch en Angleterre l’illustre à merveille !

C’est cependant avec courage et l’œil quasiment d’un médecin légiste, car l’auteur (comme son héros) fait partie de l’establishment, que tout ce scandale « au quotidien » est abordé, nous laissant entrevoir un univers de pressions et d’oppressions qui se met à ressembler aux vieux totalitarismes d’antan ; ce cadavre n’est toujours pas mort... JMS joue en quelque sorte le rôle d’un avocat, un « Fred Perry Mason »(1), si vous me permettez ce jeu de mots, vu le goût des polos de la marque « Fred Perry » portés par l’auteur (voir page 271), écrivant un réquisitoire étonnant, sarcastique et plein de verve contre ces deux machines infernales d’aujourd’hui qu’il connaît bien : la presse bâillonnée et le monde gay aliénant.

C’est en effet avec le même courage qu’il analyse et dépeint le monde gay dans lequel évolue le héros, car Benjamin Strada est gay. Espace étriqué et agité de convulsions stéréotypées, qui forment autant d’impasses que d’illusions. Ce microcosme homo ne laisse pas meilleure impression que le monde professionnel. On y croise des personnages plus intéressés qu’intéressants, obnubilés par leur physique, la seule ligne de conduite étant celle de la coke. Sexe facile et direct, personnages interchangeables sans profondeur ni humanité, on est conduit dans tous les lieux communs de la vie homosexuelle telle qu’elle semble ancrée à jamais dans le ciment des gay-prides, du tourisme gay, des physiques à la mode, des vêtements branchés, de la baise sans amour et des couples éphémères, donc sans avenir…

Il manque à ce petit monde étouffant un vrai « miroir », non le regard d’un égotisme mêlé de l’ardent désir d’écraser les autres comme celui de tant de gays de notre époque qui dans la vie comme dans les sex-clubs appliquent le « pousse toi de là que je m’y mette », mais un honnête miroir laissant paraître le vrai visage de ces monstrueux « Dorian Gray » qui ne perçoivent méchamment et uniquement que chez leurs interlocuteurs les imperfections physiques, les griffes du temps et les cicatrices de la vie.

Face à ce bouillon d’inculture, ceux qui bravent les règles de ce monde infernal et gardent encore un peu de clairvoyance semblent condamnés à revivre toujours la même histoire, à écrire toujours les mêmes mots, à attendre toujours les mêmes gestes et les mêmes sentiments qui ne viennent pas. C’est notre tonneau des « Gaynaïdes », ou notre mythe de Sisyphe gay : toujours vivre la même histoire en boucle : drague, rencontre, échange, sexe, drogue à l’occasion pour certains, questions, et fatale conclusion…J’y perçois, à moins que je n’y aie trop projeté de mes propres déductions, une énorme lassitude et aussi sans doute une non moins importante frustration… « J’avalais d’énormes quantités de nourriture insipide simplement parce que mon assiette était pleine »

Tout le monde trompe tout le monde, d’abord sans doute ces hommes gays par rapport à eux-mêmes et puis les uns envers les autres, formant un indescriptible méli-mélo de relations à dénouer sans cesse. Mais que reste-t-il une fois que la pelote est ôtée de tous ses « nœuds » ? Et bien pas grand-chose, car l’univers dépeint n’offre guère d’évasion et de perspective jouissive. Sauf peut-être par le leitmotiv qui court dans tout le livre, celui d’une passion liée à un auteur et à son œuvre : « A la recherche du temps perdu » de Proust !

C’est un peu à la recherche de soi (et non de Swann) que JMS part dans ce livre qui semble être une forme de bilan et de constat alarmant du monde dans lequel nous vivons et dont les bases démocratiques s’enfoncent dans la boue des marais politico-financiers ; comme par ailleurs les bases et identités gays semblent s’engluer dans tous les « Marais » des capitales européennes.

La question de l’identité m’apparaît déterminante dans ce livre : identité en tant qu’homme de sensibilité homosexuelle et identité en tant que journaliste. La question de l’identité c’est également celle du sens, et c’est peut-être d’abord le sens que l’on veut donner à sa vie qui détermine en fait notre identité et liberté.

Identité, authenticité, sens manquent cruellement à l’univers décrit. Ici la compensation se réalise en s’abandonnant à l’univers proustien, comme pour d’autres « racines et terroir » jouent le rôle de rempart ultime et d’unité de l’individu. Ce qui est intéressant, c’est que le ressourcement pour le protagoniste est « littéraire » et que son imagination puisse arriver à se connecter, se sauver et se renouveler à travers la force créatrice d’un écrivain au-delà du temps.

Pour revenir au côté « professionnel », un des grands points forts du roman est ce que j’appellerai le « dîner avec le diable ». Ici, les personnages de fiction et de papier, élaborés comme chez Proust de plusieurs personnages réels, font place à des personnages bien connus de tous, il en ressort un sentiment d’angoisse sur ce qui est « dénoncé » à savoir la dérive et la main-mise du monde politico-financier sur une des clefs de la vie démocratique : l’information.

C’est un « Ticket d’entrée » aux enfers, mais dans une version offenbachienne, vu la galerie de "bouffons" épinglés dans ce roman !

Il ne faut donc pas manquer « Ticket d’entrée », car c’est un livre de lucidité, tissé de confidences sans concession, de réflexions drôles, ironiques, laissant apparaître les traits d’un homme sincère et idéaliste, de portraits acides sur la faune de la sphère professionnelle journalistique et privée, et de recherche d’une identité perdue. Pour tout cela, « Ticket d’entrée » procure un vrai plaisir de lecture qui s’enrichit en écho de toutes les pensées qu’il nous invite à creuser à notre tour sur le monde de l’information, le microcosme gay et tout simplement nous-mêmes, de quelque sensibilité que nous puissions être.

Saluons aussi le beau florilège de citations qui ne lasse pas de séduire et de nous faire réfléchir. En effet une citation bien trouvée commence chaque chapitre, ce qui met en quelque sorte la barre du roman à ces hauteurs de vue.

En clin d’œil final, je ne résiste pas au plaisir de replacer à mon tout la savoureuse remarque de Georges Bernard Show, cité par JMS  : « Journal : institution incapable de faire une différence entre un accident de bicyclette et l’effondrement de la civilisation. ».


Cité dans ce billet :

 
********

Notes :

1 =
Ligne de vêtements “Fred Perry” : site Internet

Perry Mason : célèbre série américaine des années 60/80 voir article Wikipedia

Sur la polémique relatif aux "emprunts" du livre : article sur e-illico.com



******