La Symphonie Istanbul de Fazil Say


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Les créations autour d’œuvres musicales, comme une symphonie ou un concerto, se font rares de nos jours, et ce qui l’est encore plus c’est leur pénétration au cœur du grand public. Il en va des œuvres «classiques» en musique comme de la poésie, on finit par ne parler que d’œuvres anciennes et de compositeurs morts!


Certes, quelques exemples sur les soixante dernières années semblent à peine contredire ce constat: Léonard Bernstein a cumulé les dons de chef d’orchestre et de compositeur adulé du public, avec notamment sa comédie musicale «West Side Story», Michael Nyman également s’est fait connaître par ses musiques de film.
F Ziem - Istanbul


D’autres chefs sont restés plus méconnus des amateurs de musique au niveau de leurs créations, comme Furtwängler ou Donanyi, voire même parfois boudés de part leur choix musical trop avant-gardiste, tel Boulez. Certains compositeurs encore, mais minoritaires, ont eu la chance de faire parler d’eux de leur vivant, comme John Cage en son temps ou le compositeur Arvo Pärt aujourd’hui. Donc parler d’une symphonie contemporaine devient malheureusement quelque chose d’exceptionnel…
Fazil Say, que chacun connait au moins comme un pianiste inspiré dans les œuvres de Bach, Mozart, Beethoven, Gershwin et Stravinsky, a également le don de la composition. Il a écrit plusieurs œuvres depuis quelques années, qui sont, constatons le, restées plutôt confidentielles. Avec sa maison de disque, Naïve, dont il faut saluer les magnifiques éditions notamment dans le domaine de la musique baroque, il vient de sortir un coffret (CD + DVD) consacré à une de ses dernières œuvres «la symphonie d’Istanbul» (1). Il faudra cependant attendre encore un peu pour découvrir en CD une de ses autres créations récentes la «symphonie Mésopotamie»(2).
La mosquée bleue
L’ironie de l’histoire c’est qu’après avoir célébré «en musique» Istanbul, Fazil Say ne se doutait pas que des islamistes allaient le traduire en justice pour de curieuses raisons de blasphèmes car il aurait insulté «en parole» les valeurs religieuses d'une partie de la population stambouliote via Twitter et sur des plateaux de télévision!
Pourtant, sa musique rend hommage à une conception d’Istanbul toute empreinte de nostalgie, de rêve personnel et de bonheur perdu! Istanbul devient le prototype de la cité libre, généreuse et imaginaire! Mais Istanbul a laissé trivialement la place aujourd’hui à une mégalopole de 15 millions d’habitants empêtrée dans des problèmes politico-économiques, et des tensions religieuses (parti AKP) en contradiction avec les valeurs laïques qui ont prévalu lors de la fondation de la république turque par Mustapha Kemal en 1923.
Ste Sophie
Rien n’est plus insupportable que de voir sa liberté de parole et d’expression devenir une peau de chagrin, mais nul n’est prophète en son pays non plus! Une des meilleures façons de soutenir ce pianiste compositeur est de parler de lui et de faire connaître et défendre ses œuvres.
La symphonie d’Istanbul se compose de 7 passages évocateurs :
    1. La mer de Marmara
    2. Les ordres religieux
    3. La mosquée bleue
    4. Les jeunes femmes à bord du ferry pour les îles des princes
    5. Les voyageurs en Anatolie au départ de la gare de chemin de fer «Haydar Pacha»
    6. La nuit orientale
    7. Le finale
Une symphonie classique se construit autour de 4 mouvements environ, parfois plus, mais qui n’ont pas en général de description aussi détaillée que les 7 mouvements de la symphonie d’Istanbul, leurs étiquettes s’arrêtant aux dénominations traditionnelles, par exemple, «allegro», «andante» et la façon de les exécuter «allegro energico e passionato».
F Ziem - Istanbul
Avec la symphonie Istanbul nous assistons à un diaporama commenté, chaque photographie porte en elle son rêve suranné et sa poésie intrinsèque. On imagine ce rêve d’orientaliste : Istanbul porte de l’Orient, couleurs et parfums se mêlant, comme se répondent les images de Sainte Sophie et de la mosquée bleue, et le mariage infini du miroir de la mer et des terres turques. On a aussi par deux fois une description qui est digne d’une nouvelle, d’un tableau ou d’une affiche belle-époque.
A noter que le deuxième mouvement «les ordres religieux» apparaît comme menaçant et étrangement prémonitoire si l’on pense aux ennuis que Fazil Say connait depuis avec certains esprits chagrins. Cet épisode évoque aussi des pages dignes de Chostakovitch avec leur martèlement obsédant et la libération qu’elles annoncent.
Fazil Say au piano
L’influence du cinéma me semble aussi déterminante; la structure de la symphonie renvoie, à celle d’un film et de ses différentes séquences, elle mélange «adagio», «valse», rappel folklorique et réminiscence comme le découpage cinématographique le permettrait également.
Les instruments traditionnels turcs sont aussi à l’honneur avec le ney (longue flûte), le qanûn (cithare) et le tambour, cela renforce le mystère et le goût de cet orient impalpable et ancestral. Ils apportent aussi une simplicité qui amplifie encore le côté nostalgique et éphémère de cet Istanbul de légende.
F Ziem - Istanbul
La musique anime l’espace et porte à imaginer je ne sais quelle danse sur ces moments d’éternité que représentent ces sept mouvements symphoniques. Un chorégraphe serait bien inspiré d’utiliser cette merveilleuse matière pour en brosser sept tableaux! Ce serait en quelque sorte une «danse des sept voiles»(3) pour finir par approcher dans sa nudité lumineuse ce rêve mythique qui n’est autre que celui de l’innocence et de la liberté.

* * * * * * *
Oeuvres citées dans ce billet
 

Notes


(2) Sur la symphonie Mésopotamie
(3) in l’opéra de Richard Strauss « Salomé »

Biographie de F Say et écoute de l’album :
site des éditions "Naïve"

"Montezuma" Opéra de Vivaldi


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L’exotisme a parfois relayé le goût de l’antique, notamment à l’opéra, les lieues ayant en quelque sorte pris la place des siècles. Ainsi, le très fécond Vivaldi dont l’œuvre fleuve couvre d’immenses domaines comme des sonates, des concertos, des opéras, des cantates, sans parler des œuvres perdues, a repris l’histoire du roi aztèque «Montezuma» pour produire une œuvre d’une grande richesse mélodique.

Cet opéra a été retrouvé en 2002 dans les archives de la bibliothèque musicale Singakademie de Berlin par le musicologue Steffen Voss. L’histoire de cette partition est déjà hors norme en soi et rappelle le problème des œuvres d’art détruites, perdues, ou égarées suite à des guerres.

En effet, en 1943 en Allemagne, Goebbels fait sortir de Berlin plusieurs centaines de collections d’œuvres d’art pour des abris lointains et secrets dont des milliers de documents de la Singakademie qui partiront eux vers le château d’Ullersdorf en Silésie. A la fin de la guerre l’Union Soviétique s’appropriera ces œuvres et les transférera à Kiev ; il faudra attendre la fin des années 1990 suite à la redécouverte de l’existence de ces archives pour que ces précieuses pièces retrouvent non sans problème le chemin de Berlin en 2001!
Vivaldi

Quelque part les œuvres de Vivaldi «retrouvées» rejoignent aussi la «redécouverte» du compositeur lui-même qui tomba dans un oubli aussi surprenant qu’inexcusable pendant presque deux siècles ! Cette incroyable «résurrection» s’opéra au début du XX°s et s’intensifia dans les années trente avec la découverte des manuscrits de Turin (450 œuvres de Vivaldi dont notamment 296 concertos, 60 oeuvres de musique sacrée, 15 psaumes, 3 sérénades, une douzaine de motets profanes, une trentaine de cantates et une vingtaine d'opéras).

Vivaldi génie de la musique baroque a eu ainsi deux vies : celle honorable d’un prêtre vénitien qui a consacré sa vie à la musique plus qu’à Dieu et qui fut reconnu et aimé de son vivant, bien que la bonne fortune l’ait plutôt oublié à la fin de sa vie à Vienne, et deux siècles après celle d’un compositeur baroque réinventé, dont le nom évoque un moment de délicatesse, de rythmes solaires et d’épanouissement, devenu un des meilleurs «vendeurs» de musique classique comme le succès continu des «Quatre saisons» le confirme!

La partition de Montezuma, qui n’est pas parvenue complète, a été finalisée par Alan Curtis et Alessandro Ciccolini qui se sont inspirés, dans ce travail méticuleux de réparation de la trame musicale, des airs d’autres opéras de Vivaldi comme Farnace et Tito Manlio par exemple.

275 ans après sa création, l’œuvre est sortie en 2008 des limbes de l’Histoire et a été interprétée sur la scène du théâtre communal de Ferrare. Cet opéra ainsi capté sort aujourd’hui en DVD chez Dynamic.

On pourrait imaginer que le XVIII°s ne s’intéressait qu’aux intrigues galantes, pour certaines de ses productions théâtrales, il n’en est rien et ce siècle dit des «Lumières» offre en tout domaine une richesse exceptionnelle. Je rappelle que la vie du dernier grand roi des aztèques Montezuma ou Moctezuma, avant et pendant l’invasion espagnole, n’est connue que par différents récits et témoignages qui ne concordent guère, il a été tué soit par les siens soit par les espagnols, mais il semble avoir été un roi bâtisseur et réformateur qui a fait atteindre son apogée à la civilisation aztèque et en même temps son «chant du cygne»!

Les deux derniers roitelets, frère et neveu de Montezuma, furent tués l’un par la variole, «cadeau» des conquistadors et qui participa également à ravager les peuples amérindiens, et le dernier par les espagnols eux-mêmes qui le pendirent et mirent ainsi fin à l’empire aztèque.

Les fils de Montezuma furent tués par les aztèques eux-mêmes, il ne resta que la fille de Montezuma qui fut mariée à différents conquistadors et qui reçut le nom d’Isabel. Un des petits fils du roi aztèque se maria en Espagne avec une jeune femme de la noblesse. La lignée des Moctezuma continua en Espagne jusqu’à nos jours.

L’opéra, sur un livret du poète Alvise Giusti, donne une version très romancée de l’invasion espagnole mais souligne selon l’avant propos de Mariateresa Dellaborra « (…) la soif de conquête et de gloire de Fernando Cortés en opposition à l’amour de Montezuma pour son peuple (…)».

Reste une sorte d’happy-end où après des passages cornéliens, la fille de Montezuma, Teutile, peut convoler avec l’espagnol Ramiro frère de Cortés, signalant au passage que l’avenir de l’Amérique latine offrira par la suite, malgré les massacres et exactions envers les peuples amérindiens, «l’exemple unique d’une société coloniale métissée» (Wikipédia –Empire Espagnol).

Ici nous n’assistons pas à la chute de l’empire aztèque et à la mort de Montezuma, mais le spectateur n’est pas dupe et n’est pas sensé ignorer la suite des événements historiques. Dans tout le XVIII°s les philosophes n’ont eu de cesse de dénoncer l’esclavage, les ravages de la religion, de l’inquisition imposant la dictature de la foi, les guerres aussi absurdes qu’inutiles et en quelque sorte la cupidité des hommes qui mettent le profit personnel avant le bien de tous. La conquête des Amériques concentre tout cela, elle fut une machine monstrueuse où la soif de l’or, le fanatisme et la cruauté des hommes ont écrasé impitoyablement et effacé en majeure partie les civilisations de ce continent; on est en effet passé sur une durée d’un siècle (XVI°s-XVII°s) à une estimation d’environ 100/80 millions d’amérindiens pour tomber à 10/12 millions d’individus, très largement plus que le nombre total des victimes de la seconde guerre mondiale!

Il n’y a pas eu que Vivaldi au XVIII°s qui se soit inspiré de l’histoire de Montezuma, on découvre d’autres compositeurs qui s’y essayèrent également, mais dont les noms restent inconnus du grand public, et y compris de nos jours avec des compositeurs contemporains.

Reste que l’opéra de Vivaldi par la grâce de sa musique, l’élégance ineffable de ses airs, et sa force dramatique, procure une grande émotion et un vrai plaisir. De plus le compositeur n’a pas non plus emprunté du «matériel musical», comme cela se faisait couramment à l’époque, à d’autres de ses propres opéras plus anciens mais a fait preuve d’originalité et d’une grande maîtrise d’inspiration dans cette œuvre.

Montezuma est un opéra riche de part la qualité musicale qu’il déploie et les multiples rebondissements de sa redécouverte et de son passé, il met aussi à contribution des passionnés de l’art qui forcent l’admiration dans leur travail de restitution d’une œuvre d’art, de plus il renvoie à une histoire tragique et palpitante, tenant du rêve et du cauchemar : l’invention de l’Amérique et le naufrage de ses civilisations.



Alan Curtis
Oeuvre citée dans ce billet
 

Adieu à John Barry et hommage à la musique de film !


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John Barry
Que serait le cinéma sans la musique et que serait la musique sans le cinéma? La musique féconde le cinéma et ce dernier lui a permis de toucher et d’atteindre chaque homme et femme un peu partout sur la planète. Par la même occasion, le cinéma a permis de vulgariser des œuvres musicales classiques qui n’auraient pu avoir autant de public sans le support de l’image.

La musique en quelque sorte a été le premier procédé de « relief » dans l’histoire du cinéma lorsqu’il devint parlant et musical, ouvrant une profondeur dans l’étendue des sentiments de chaque spectateur, modulant telle scène, soulignant telle autre, exaltant ou glaçant telle situation, devenant l’aura même de certains personnages comme l‘aurait fait un « parfum ». Ainsi, la musique est indissociable de certaines œuvres car pénétrant chaque image du film en son cœur même, elle s’est fondue avec lui.

Charlie Chaplin
Musique si indispensable que Charlie Chaplin a passé la fin de sa vie à écrire des musiques sur ses films muets, à peaufiner et à terminer son travail cinématographique, tel Léonard De Vinci dans le domaine de la peinture qui retouchait ses tableaux sur des dizaines d’années !

Il y a quelques jours disparaissait un compositeur fabuleux qui a marqué l’histoire du cinéma comme nul autre : John Barry ! Près de cinquante ans de créations sans faille ni perte d’inspiration et chaque fois renouvelées. Les compositeurs qui durent aussi longtemps sont très rares. Il a écrit également des œuvres symphoniques qu’il faut découvrir d’urgence. Parmi ses œuvres les plus marquantes, je citerai :



Out of Africa




(voit biographie en lien)



Maurice Jarre
 Une autre figure splendide du monde de la musique au cinéma est celle de Maurice Jarre, avec son exceptionnelle faculté à écrire des mélodies somptueuses et très inspirées lui aussi tout au long de sa longue carrière. Maurice Jarre a trouvé des couleurs musicales éblouissantes dans un nombre incalculable de films, dont :

Laurence d’Arabie


Jésus de Nazareth

La fille de Ryan

(voir biographie en lien)

Nino Rota
Faut-il ajouter parmi les plus grands Nino Rota et Michel Legrand ? Sans le jeu de chaque instrument il n’y a pas d’œuvre symphonique possible et sans l’addition d’images, de musique, du jeu des acteurs, de scénario et de dialogues il n’y a pas de film concevable, en tout cas pour moi. Cependant, il existe de très belles réalisations poétiques où seules images et musiques ressortent. En revanche, les films sans enveloppe musicale ne m’ont jamais personnellement touché.

Film Vivre Libre, Lionne Elsa
Lorsque j’étais enfant une musique de film m’a particulièrement marqué, celle du film « Vivre Libre » de James Hill, écrite par John Barry. Le film raconte l’histoire d’un couple qui s’occupe d’une réserve d’animaux en Afrique et sauve et adopte un bébé lion nommé « Elsa ». Par la suite ils essaieront de rendre Elsa à la vie sauvage en lui réapprenant à vivre libre et indépendante. La musique bouleversante structure l’histoire pleine d’humanité entre un couple et une lionne et appelle à des valeurs universelles avant la lettre (le film est sorti en 1966) d’écologie et d’écosophie (cf Félix Guattari). J’avoue que cela m’a fait pleurer longtemps car cette musique porte une émotion énorme, une forme de bonheur rare, et donne le sentiment d’approcher un moment exceptionnel à un haut degré de délicatesse. Quelle osmose entre l’image et l’écriture musicale !


Pendant que la musique dite classique se cantonnait de plus en plus parmi les élites, la musique au cinéma touchait de plus en plus de monde. Il semble qu’il y ait eu longtemps un mépris des tenants des premiers vis-à-vis de cette forme de musique jugée subalterne et populaire.


Camille Saint Saëns
 Ce n’est en fait que depuis peu que ces compositeurs sont reconnus à part entière et que les magazines de musique classique comme les radios spécialisées et les autres médias leur donnent enfin leur véritable place, oubliant que ce fut Saint-Saëns lui-même qui écrivit la première musique de film de l’histoire du cinéma en 1908 pour accompagner avec un orchestre la projection du film muet « L‘assassinat du duc de Guise ».

Notes :

John Barry

Maurice Jarre

Nino Rota

Michel Legrand

Charlie Chaplin

Quelques pistes d’achat de cd « musique de film »

































Villa Lobos - Floresta do Amazonas - un chant de la terre !


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Chagall








Quel art peut-il concurrencer la musique ? Nul besoin de traduction, d’apprentissage, de connaissance, la musique, art universel, parle directement à l’instinct, à nos passions, à nos rêves, à notre sensibilité, c’est le regard de l’inconscient sur le monde visible et invisible, la force et l’énergie même de l’univers.

Depuis que les compositeurs se sont lentement détachés du sacré pour investir la luxuriance de la terre profane, en proposant d’ailleurs une autre approche de la sacralité, des œuvres musicales majeures sont devenus des phares et des repères incontournables accompagnant les changements profonds de nos sociétés.


A la fin du XIX°s. comme au début du XX°s. les plus grands compositeurs ont changé la musique de façon décisive, pressentant les bouleversements inouïs qui allaient avoir lieu ! Il y a eu d’un côté une soif de lumière et d’élévation rarement atteinte et de l’autre une peinture tragique et bouleversante de notre monde, le tout délivré dans un espoir sans faille insufflé par ces génies de la musique à leur auditoire subjugué : tels Malher (1888-1910), Prokofiev (1891-1953), et Chostakovitch (1906-1975).



Stravinski a senti que la vieille Europe se fissurait de toutes parts et qu’il allait y avoir l’émergence d’un renouveau extraordinaire, d’un « printemps » à nul autre pareil. D’ailleurs, en illustrant « Le sacre du printemps » dans le film d’animation « Fantasia », Walt Disney imagine la création du monde jusqu’à la disparition des dinosaures et l’approche d’une ère nouvelle, le tout sous la direction de Léopold Stokowski. Et c’est tout à fait ce que l’on ressent à l’écoute de cette œuvre de Stravinski : la cassure quasiment tellurique entre le passé et un présent en gestation !


Cette « cassure » est intervenue a de multiples occasions durant tout le XX°s.après les deux guerres mondiales, après les années cinquante et l’émergence d’une société de consommation touchant toutes les couches de la société, après mai 68, après la chute du mur de Berlin etc.



Si le poème symphonique « Le sacre du printemps », ayant initialement servi de musique de ballet (ballets russes de Diaghilev), reste une des œuvres les plus marquantes à ce niveau, il ne faudrait pas oublier néanmoins toutes celles qui ont annoncé ce bouleversement fondamental en donnant la vision d’une liberté presque sauvage ou trop longtemps muselée dans les filets de mille contraintes sociétales.


Des œuvres majeures de la fin du XIX°s et du début du XX°s ont porté ce besoin d’évasion hors de nos limites et loin de toutes formes de contraintes, c’est une volonté de goûter à un âge d’or et à une beauté mythique, avec, parmi les exemples les plus fameux et les plus divers :


-DEBUSSY : Prélude à l’après-midi d’un faune – création 22/12/1894
-SHÖNBERG : La nuit transfigurée - id 18/03/1902
-RAVEL : Daphnis et Chloé - id 08/06/1912
-ORFF : Carmina Burana - id 08/06/1937
-STRAUSS : Les 4 derniers lieder - (écrits vers 1948) id 22/05/1950
-BERNSTEIN : West Side Story – id 26/09/1957
-VILLA LOBOS : Floresta do Amazonas - 1958


Le plus mal connu reste Heitor VILLA LOBOS, compositeur brésilien (1897-1959), dont chacun connaît les célèbres vocalises des Bacchianas Brasileiras, mais pas grand-chose en dehors de cela ! Musique de chambre, concertos, symphonies, opéras, ce touche à tout de génie a laissé une œuvre importante, riche et colorée comme le Brésil. Avec «Floresta do Amazonas», qui est sans doute son dernier grand poème symphonique croisé d’oratorio, il utilise la langue des indiens pour ses chœurs d’homme et les poèmes de Dora Vasconcelos, chantés par une soprano, à divers moments du déroulement de cette œuvre fleuve.

C’est un enchantement, d’une grande beauté, d’une force intense et d’une rare délicatesse, pouvant rappeler également son attachement à la musique française qu’il a popularisée dans son pays ; de plus il aimait la France et Paris où il a donné de nombreux concerts dans les années cinquante. Villa Lobos a également étudié la musique à Paris dans sa jeunesse.


Initialement cette musique devait être celle d’un film américain, mais le compositeur, certainement plus poète qu’homme d’affaires, avait cru que sa partition serait utilisée sans coupure ni réaménagement. L’image devant servir sa musique et non l’inverse. C’était méconnaître Hollywood et la MGM qui demanda à un autre musicien, Bronislaw Kaper, de l’adapter pour les besoins cinématographiques et quelque part de la dénaturer aussi. Il s’agit du film «Green Mansions» de Mel Ferrer, tiré du roman de WH Hudson qui raconte l’histoire d’une femme, Rima, vivant dans la jungle. «Floresta do Amazonas» existe donc en deux versions : le long poème véritable et intact créé par Villa Lobos et un ersatz hollywoodien.

Cette forêt amazonienne se découvre comme un Eldorado : vie primitive et authentique, somptuosité d’une création originelle, délivrance d’un message d’une touchante pureté ! Les lignes mélodiques de Villa Lobos coulent et nous emportent dans leur rêve, et c’est un retour aux sources riche d’exaltation et de bien être.


Cette œuvre méconnue doit faire partie d’urgence de vos découvertes !















Redécouverte d'un opéra de Gounod "La nonne sanglante"


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L'opéra de Charles Gounod « La nonne sanglante » fut écrit vers 1852. Gounod était alors âgé de 36 ans, c’est donc un compositeur tout à fait maître de ses moyens et de sa technique qui livra à son public une partition fort attachante ! Dès sa présentation à l’Opéra de Paris cet ouvrage connu du succès, mais sur un court laps de temps, car il fut très vite retiré de l’affiche !

On sait aujourd’hui qu’une forme de cabale, due au travail de sape des grenouilles de bénitiers de l’époque, a poussé à ce que cet opéra quitte l’affiche précipitamment… En effet, l’histoire, « gore » pour l’époque, parle d’un fantôme de nonne se mariant par substitution avec le fils de son assassin pour mieux arriver à se venger, le tout dans un contexte digne des luttes de clochers entre familles rivales façon Capulet et Montaigu !

Une telle statue du Commandeur devait mettre mal à l’aise les ultras-cathos et faire vaciller leurs élucubrations soporifiques. Il est vrai que le livret, écrit par Eugène Scribe, inspiré d’après un roman anglais de la fin du XVIII°s.("The Monk" de Matthew Gregory Lewis), est très original par rapport aux habitudes littéraires françaises peu enclines à imaginer des spectres dans une histoire d’amour contrarié. En revanche ces mêmes « spectres » sont comme on le sait très abondants dans la culture anglaise ! De Shakespeare à Mary Shelley c’est un bouillon de créatures, façon « Thriller »…On apprend aussi que ce livret, presque « maudit », passa entre diverses mains célèbres, dont celles de Berlioz qui le garda 5 ans sans arriver à sortir une seule note ! Ce fut Gounot qui s’y colleta et qui réussit brillamment à le mettre en musique et en voix.

Théâtre d'Osnabrück
Avec « La Nonne sanglante » la musique somptueuse de Gounod inaugure tout à la fois les grands opéras qu’il allait écrire dont Faust, Mireille et Roméo et Juliette parmi les plus connus et les meilleures pages de ses créations religieuses dont le célèbre et éclatant oratorio « Mors et Vita ». Il trace de même la voie aux futures grandes pages de l’opéra français de la fin du romantisme avec les opéras à venir de Saint-Saëns, Massenet et Bizet notamment. L'histoire n'a été que peu modifiée pour cette grande reprise et seulement dans le but de lui donner plus de clarté.


CPO, qui est une maison d’édition de musique dont le catalogue contient de véritables trésors et de vraies raretés, a eu la bonne idée de sortir ce coffret en 2cd de l’opéra de Gounod, jusqu'ici totalement oublié tant à la scène qu'à l'enregistrement. La captation a été faite à l’opéra de la ville d’Osnabrück, située en Basse-Saxe, qui compte tout de même dans ses célébrités le peintre Felix Nussbaum et Erich Maria Remarque.

Ville d'Osnabrück

La direction d’orchestre d’Hermann Bäumer est d’excellente qualité tout le long des 5 actes et des trésors mélodiques qu’ils recèlent. Coup de chapeau aussi à l'orchestre symphonique d’Osnabrück comme au chœur et aux interprètes, dont la seule réserve ne concernera que la diction du français pas toujours très bonne. Mais c’est une critique qu’il faudrait appliquer à tant d’enregistrements contemporains ou plus anciens que cela devient presque inutile de le souligner encore!

Le français n’est en effet pas chose facile à l'opéra pour ces interprètes étrangers, comme d’ailleurs pour les chanteurs français eux-mêmes, qui pallient souvent le manque de clarté dans la prononciation par d’autres qualités vocales et par leur jeu. L’idéal à ce niveau est difficile à trouver et il faut sans doute remonter fort loin pour rencontrer une belle "référence", ainsi une voix comme celle de Georges Thill (ténor) a-t-elle été un modèle de clarté et sans trop de « nasalisation » (risque fréquent chez les ténors) pour les grands rôles de notre répertoire.


Les interprètes principaux sont Marco Vassali, Yoonki Baek, Natalia Atmanchuk, Eva Schneidereit, tous particulièrement inconnus en France mais donnant une très belle interprétation de cette oeuvre.

C’est un fait très souvent répété ces dernières décennies de retrouver des chefs d’œuvre du passé et de notre culture, ressuscités par de grands admirateurs étrangers : chefs d’orchestre, metteurs en scène et directeurs de collection (CPO, Hypérion, Chandos, Naxos etc.). Toutefois, il ne faut pas oublier en France l'immense talent et travail de Michel Plasson, avec l'orchestre du Capitole de Toulouse (chez EMI), qui a remis en valeur de grands compositeurs parfois ignorés aujourd'hui tels Magnard et enregistrés tant d'oeuvres du répertoire français. Honneur donc à tous ceux qui nous ont permis de retrouver notre patrimoine et de réentendre Gounod, Berlioz, Massenet, Thomas, Schmitt, D'Indy, Pierné et tant d’autres !











"Callas à Naxos", un nouvel opéra ?


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Si vous ne savez pas que la Callas a cassé son contre-ut il y a 30 ans c’est que vous devez être sourd ou un inconditionnel jour et nuit de Skyrock ; sinon vous auriez au moins appris, par les journaux papiers, télévisés, émissions diverses et hommages radiophoniques appuyés, que cette grande dame est ainsi devenue une étoile du chant comme jadis le fut La Malibran (voir « Stances à la Malibran » de Musset). Je ne vais pas ici vous faire le coup de la biographie de la Diva, la plupart des médias s’y emploient sans relâche...
www.naxos.com
Mais pour un gay que peut bien signifier « La Callas » de particulier ? Je pense d’abord qu’elle est pour l’éternité des mythes associée à Pasolini, ayant joué en 1969 dans le film « Médea ». Et sans le vouloir, elle reste pour beaucoup d’entre-nous l’héroïne intemporelle, et voix du destin brisé, dans le film de Jonathan Demme, « Philadelphia ». Rappelez-vous, quand l’acteur Tom Hanks, bouleversant et inoubliable, donne à son personnage de jeune homme malade du sida une âme extraordinaire et qu’il joue avec le chant de Callas ; on y entend le fameux passage de « la mama morta » (air de Madeleine) de l’opéra d’Umberto Giordano, « André Chénier ».


Bien sûr sa voix et son timbre si particulier font de cette femme une référence musicale incontournable, mais sans doute la vie même de Callas, malheureuse et bafouée et prototype de l’amour que l’on dédaigne nous la rend encore plus sympathique parce qu’on peut s’y reconnaître... Les grands rêves tués en plein vol nous renvoient toujours à nos propres souffrances, à notre sensibilité et à notre soif de reconnaissance.

Le talent de Callas est incontournable et c’est là que j’en viens pour ce double hommage musical : le premier concerne celui qu’il faut rendre à une grande dame qui a tout donné pour le chant lyrique et qui a révolutionné l’approche scénique des personnages d’opéra et qu’il convient de connaître pour briller un petit peu en société, et le second concerne la Maison d’éditions Naxos qui sort notamment un très intéressant coffret des principaux opéras interprétés par Callas (1).

En effet, Naxos a fêté en 2007 ses 20 ans d’existence ; et elle a été la première maison à ne pas prendre ses clients pour des imbéciles ou des vaches à lait, proposant des enregistrements à tout petit prix. Son créateur est Klauss Heymann, on peut le féliciter, lui et tous ses directeurs musicaux, pour le choix de cette politique ambitieuse au service de la musique et de tous ceux qui l’aiment.

Naxos, mérite donc notre plus grand respect, alors que le passage du disque vinyle classique au compact disc (CD) dans les années 90 a été accompagné d’une hausse des prix injustifiée (on est passé de 70 francs environ à 20 et 24 euros par CD classique, hors promotion, soit le doublement du prix du disque), cette maison a voulu rendre sa liberté de choix et d’achat au consommateur mélomane en éditant des cd entre 7 et 8 euros et aujourd’hui sur le net à moins de 5 euros parfois!

Mais ce n’est pas tout, Naxos a permis de faire enregistrer et découvrir pas mal d’oeuvres introuvables en musique classique et offre un choix époustouflant et une dynamique qui ne s’est jamais démentie tant au niveau de la qualité des oeuvres enregistrées au quatre coin du monde que de leur originalité aussi ! Le choix va de la musique médiévale à la musique contemporaine, et Naxos a eu aussi la bonne idée de développer quelques thèmes comme la musique américaine, la musique française, anglaise, latino-américaine etc. Il suffit de suivre les parutions mensuelles pour être convaincu de cette passion de la musique et de cette volonté à l’embrasser dans toutes ses facettes.

Les autres grandes maisons Emi, DG, Decca, et j’en passe, peinent à suivre maintenant ce géant et tournent toujours en rond ressortant les mêmes enregistrements qu’il y a vingt ou trente ans et à un prix pas forcément adapté à nos moyens !

La collection Naxos, elle, se décline en plusieurs chapîtres : « Naxos classique enregistrement moderne », « Naxos enregistrement historique », « Naxos musique de films », « Naxos Jazz » et quelques autres. Naxos a repris également des fonds d’enregistrements estampillés Marco-Polo, Bis etc.

Bref, si on vous dit quoi de nouveau, répondez Naxos, ils ont compris avant tout le monde que le cd hors de prix était condamné, que la musique n’était pas réservée à une élite argentée et que la qualité se découvre parfois avec des noms connus comme « Callas » comme avec d’autres noms inconnus et d’autres talents venant du monde entier. Pour l’hommage à Callas inutile de vous encombrer d’une intégrale aux enregistrements inégaux, préférez le coffret Naxos, dont les opéras ont suivi un procédé de « toilettage », et régalez-vous !

Cité dans ce billet :


Site de Naxos :

(1) Le coffret remastérisé CALLASSOTHERAPY (24 cd) comprend 12 intégrales lyriques : La Gioconda (1952), Lucia di Lammermoor (1953), I Puritani (1953), Cavalleria Rusticana (1954), Tosca (1953), La Traviata (1953), Norma (1954), Pagliacci (1954), Il Turco in Italia (1954), Madama Butterfly (1955), Aïda (1055), Rigoletto (1955), soient les gravures légendaires de sa période la plus faste sur le plan vocal. Bonus : Airs issus de son récital de 1949, Casta Diva, Liebestod, Qui la voce des Puritains... Un livret de 36 pages présente rôles et carrière de Callas.