Mes sonnets


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d'après une œuvre d'Alma-Tadema

Rappel historique
Le sonnet est une pièce poétique de 14 vers qui a été introduit en France au XVI°s par Clément Marot; ce délicat poème provenait d’Italie, et fut notamment employé par Pétrarque. Par la suite, les auteurs français les plus prestigieux, dont Joachim du Bellay et Ronsard, ont fini de lui donner ses lettres de noblesse. Qui n’a pas en tête aujourd’hui un sonnet de Baudelaire, de Rimbaud, de Verlaine, Aragon, Eluard etc. Et parmi ceux qui ont tant fait pour célébrer leurs amours, comment ne pas citer les sonnets de l’immense Pablo Neruda, sublimes et délicieux !
Les formes rencontrées
La forme du sonnet a connu de nombreuses variations et adaptations, déjà de par la disposition des rimes, leur alternance en masculin et féminin, et par la structure de ses quatre éléments strophiques différemment distribués au fil des sensibilités de chacun, et dont voici les principales formes rencontrées :
a) sonnet inversé (3-3-4-4),
b) sonnet polaire (4-3-3-4),
c) sonnet alterné (4-3-4-3),
d) sonnet irrationnel ("OuLiPo" – groupe littéraire : 3-1-4-1-5)),
e) sonnet quinzain (dû à Albert Samain : 4-4-3-3-1),
f) sonnet estrambot (4-4-3-3-3)
Mais on peut s'amuser à trouver bien d'autres possibilités dans sa structure interne, ce que j'ai fait d'ailleurs dans le florilège qui suit.
Le sonnet est un monde en soi, un univers de deux quatrains et deux tercets, dont Aragon disait :

«Car le tercet, au contraire du quatrain fermé, verrouillé dans ses rimes, semble rester ouvert, amorçant le rêve. Et lui répond, semblable, le second tercet. C'est ainsi, au corset étroit des quatrains dont la rime est au départ donnée, que s'oppose cette évasion de l'esprit, cette liberté raisonnable du rêve, des tercets. »
photo JL Garac
Mes sonnets
Le sonnet est un tableau qui prend vie, un début de chanson qui résonne dans nos têtes. Il est une sorte de miniature travaillée avec des mots, c'est aussi toute la difficulté de sa réalisation puisqu'il demande une maîtrise et une concision certaine qui doivent tenir en 14 vers!
Le sujet d’un sonnet est avant tout un moment d’émotion, d'amour, une image à traduire, une scène à dépeindre ; le sonnet est toujours porteur d’une charge intense et d’une concentration de sentiments qui impliquent qu’on ne l’oublie pas de sitôt ; c’est un monde fini et infini, clôt et ouvert !
Qu’elle soit sous forme de sonnet, ou de n’importe quel autre format traditionnel ou non, la poésie dit toujours l’indicible ! Elle est une forme de recherche permanente du mot « vrai », qui avance par la «collision» de ces mots entre eux, d’où jaillira peut-être avec chance une nouvelle « touche » prometteuse comme les peintres peuvent l’espérer, et par l’action des métaphores elles-mêmes, évoquées et invoquées, où vont naître de nouvelles sensations.
Parfois d’ailleurs, aucun des mots réunis n'a vraiment de sens précis individuellement, mais ils permettent de former une mosaïque exceptionnelle, quasiment interactive, qui nous fait entendre ce que l'on voit, nous amène à respirer les couleurs du monde et à regarder ces émotions au fond de soi.
Qu’une langue soit pauvre ou riche, la poésie l’enrichit et la dépasse en la promenant toujours comme un cerf-volant dans le ciel des possibles. Elle joue sur la langue comme sur les formes mathématiques de ses structures de strophes et des différences de rythme qui vont de l’alexandrin jusqu’au vers d’une syllabe !
La poésie est toujours un aboutissement libre de la pensée et un souhait de se libérer de tout. Elle corrige le monde des hommes de son absence de créativité et de sa désespérante froideur. Elle éclaire autant celui qui la porte que ceux qui se laissent éblouir. C’est la meilleure gymnastique à laquelle on peut soumettre notre intelligence dans le marathon de l’imaginaire et la danse des rêves qui doivent animer le réel ! Pour servir la poésie, le sonnet fait ainsi partie de ces merveilleux moments qu’il est agréable de partager et de faire découvrir.
Voici ceux que je vous propose, au gré de mes recherches et de mes intuitions, à travers les impressions qui ont pris forme dans cet "écrin" !


***

Le refus est peut-être une avancée…
Je dis non à l’ombre, espérant la lumière,
Je ne veux de regard qu’à joie bercée
De tendresse infinie, semblable à ces rivières
Au goût de feuilles d’eau nimbées dazur !

Non le prix à payer aux corps des solitudes,
Non le manège aux morts brouillant les nuits,
Non le verbe vicié de cette multitude
Qui s’attache au portrait de son ennui
Et fait tomber l’amour navré au sang des murs

Le refus est peut-être une chimère,
Ce mariage de soleil et d’espoir,
Celui qu’on voit venir dans l’ocre des poussières,
Dans cet Orient du cœur à l’étoile d’un soir…

***

détail d'un tableau de Goya

Ceux qui n'ont d'horizon que pour eux-mêmes,
Ceux qui vivent pour écarter les autres,
Ceux qui parlent pour fermer la parole,
Ceux qui marchent pour écraser la vie;

Ceux qui cultivent une image fausse,
Ceux qui pensent leur jeunesse sans fin,
Ceux qui croient que la violence est la voie,
Ceux qui n'agissent que pour mortifier;

Ceux dont la raison étrangle l'amour...
Oui, c'est bien vous qui pourrissez le monde,
Qui créez l'amertume de chaque heure,

De chaque année perdue, de chaque siècle,
Où les grilles du destin chaque fois
Ont transpercé l'envol des Libertés...

***

 

Serai-je un miroir des jardins,
Ronces couplées aux lèpres noires
Et vasque blanchie au dessin
D’anges rieurs d’une autre Histoire?

Car tout s’enlise et meurt d’un rien
En se détachant du destin,
Comme s'efface la mémoire...


Ainsi les fleurs d’éternité
Ne sont qu’un moment de nous-mêmes,
Roulant de l’hiver à l’été
Et s’effeuillant de ceux qu’on aime !

L’oubli de ce qui a été
S’engouffre aux pieds des sociétés,
Et il n’en reste qu’un poème…

***

Et si "aimer" prenait sa part
En délabrant tous les remparts,
En délivrant des lèvres closes
Le "seul" mot de la "seule" cause,
L'unique idée qui pour de bon
Tient le fil du Sens à l'aplomb,
Et livre le secret des roses?

Aimer s'apparie avec Être
Soi, toujours, à chaque fenêtre
Du virtuel jusqu'au temps lourd
Qui défait son bouquet de jours;
Pourtant "Aimer", tout en finesse,
N'est rien sans "Reconnaître", et blesse
Tout le possible de l'amour...

***

A tes yeux j'ai pris le soleil
Et le sourcil en épis d'ambre;
Un goût de miel clôt cette chambre,
Un goût d'absence clôt le ciel.

Mon poème se veut image,
Celle que tu laisses en moi:
Ce modelé du bout des doigts,
Quand je te caressais trop sage...

Certains ont la vie pour aimer,
Sûrs de conquérir et de plaire,
D'autres ne seront qu'affamés...

Je ne suis aucun des deux...Frère
D'un "Vouloir Être" clandestin,
Ou d'un horizon sans chemin...

***



détail d'un tableau de Corot

 

Peut-être d'abord pour soi
Le silence en linceul tombe
Comme une ombre sous nos pas...

Le vouloir est une hécatombe
Donné avec ou sans combat !
Qui peut dessiner la colombe
Que le cœur approche? Déjà

Marcher d'un profond silence,
Celui portant le passé,
Images et mots, consciences
Affleurant les jours délaissés;

Déjà ployer la peur immense,
Écouter le chant des blessés
Sur ce mouvement bleu qui pense...

***

Les amants marchent d'un pas sûr;
Ils font leur chemin en chemin...
L'amour se moissonne d'un rien,
Quand demain est ligne d'azur!

Étrange image d'un seul être
Dans leur regard, faisant paraître
Tout ce que vivre a de plus pur.

Un pas de deux au fil des mots...
Un mot, deux mots, que tout plaisir
Fait tourner au même flambeau,
Liant passé et avenir!

Le parfum des délicatesses,
S'attache à ce corps des tendresses,
Où tout repart au devenir...

***


photo JL Garac

 

L'évanouissement est fleur de rose
Et tourbillon d'eau au soleil rêvant
La nuit...Aux couleurs des métamorphoses
Mille mains se plient au souffle du vent !

La soie répond à mon regard, fugace
Caresse au bonheur de soi qui s'efface
Comme un pétale d'univers trop grand.
Alors le temps fuyard n'est plus de mise,

Ni ne décompte les jours enlacés,
Tout se revit et tout se cristallise
Au lit d'un corps de rose déplacé.

L'avenir est un souvenir de pages
Où chaque mot devient miroir d'images;
Le cœur présent joue au cœur des passés...

***

Nous sommes le regard des choses,
Et la conscience au corps des fleurs;
L'iris s'envole vers la rose
Trémière, et les pavots explosent

Du même tissu que nos cœurs...
Alors se confondre et se perdre,
Se diluer à ce bonheur:

Prononcer "J'aime" comme Phèdre!

Enfin tout revivre à jamais,
Dans ces miroirs formant palais
De Nature, échos en myriades

De cosmos, huppes en cascade,
Et doux pétales en ballet
Classique en blanc, orange et jade...

***


détail d'un tableau de Jean Fouquet

 

Quelle est cette perle d’ivoire
Comme un sein nu de Jean Fouquet,
Rondeur débordant d’un corset

Aux dentelles de la nuit noire ?

Le chemin aux zigzags brillants,
Sur le manteau de la mer, livre
Un autre mystère…Et que vivre
A l’ébauche de ce néant ?


Tu es déesse et vierge ancienne,
Et la Nature est ton apprêt,
Que d’errements et que de peines


Auras-tu frôlés de si près?
Quelle est cette perle en craie rouge
Pour souligner que rien ne bouge?

***

Les jours s’aligneront comme des fusillés,
Quand la fleur du dégoût sera sur toutes lèvres,
Et que le clair matin, du temps démaquillé,
Nous renverra l’image glauque de nos fièvres…

Que pourrons-nous trouver à ce monde qui meurt,
Hors l’impossible voie du don et du partage,
Hors la misère accrue, et l’argent des voleurs
Qui ont réduit la vie en déchetsGaspillage


De tant de volontés portant l’Humanité,
De tant de rêves d’or dans la boue des fantasmes,
Face aux serviles lois marquées d’inanité…

Tout se mesure à la folie de ses sarcasmes :
L’Homme aura tout détruit, jusqu’à l’idée de Dieu,

S’évanouissant fantôme à son monde bleu…

***


d'après une statue

 

La dynastie des steaks :
(Une autre armée en terre cuite)
Visages fiers, même conduite
Qu'on penserait presque à un fake !
Des tatouages identiques,
Des muscles gonflés en répliques,
Des nuques rasées en veux-tu
Qui se dupliquent dans la rue
De tous les "Marais" de ce monde...
Et la seule idée qui abonde:
Paraître et paraître toujours !
Fête du vin et des amours,
Qui se reniflent de légendes,
Puisque l'autre n'est plus que moi
Et moi une illusion qui bande
Depuis les codes qui font lois !

***

J'ai vu un Follet malicieux
S'évanouir dans l'herbe épaisse!
Accompagnait-il quelques dieux
Qui ont fasciné notre espèce
Jadis? Corps de fruits délicats,
Muscles d'or et soyeux, ivresse
De la beauté autour de soi...

D'aussi loin que les paysages
Coexistent avec les mots,
Je prendrai, frisson de passage,
La Liberté du Rêve! Trop
D'effrois rendent l'âme fermée
A l'éblouissant Renouveau;
La mort doit mourir désarmée...

 
Textes et poèmes Jean-Louis Garac, juillet 2015





Notes :
Sur le sonnet



 
 

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