Un retour à l'évidence


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Tableau d'Hugo Laruelle
Un ami vient de m’envoyer un texte de Didier Lestrade « La solitude des gays » en me demandant ce que j’en pensais. Ce texte m’a plu tout de suite, de par les idées et la plume agréable qui l’animent, et m’a renvoyé vers mon propre ressenti face à ce milieu gay que je connais bien. Vous trouverez le lien en bas de ce billet et j’en extrais trois phrases essentielles :

« La solitude, c'est l'incapacité de changer quoi que ce soit sur son sort, tout dépend des autres, de leur bon vouloir, de ce qu'ils veulent vous donner ou pas. C'est l'injustice qui se répète jour après jour dans le secret de vos émotions. »

« On a rajouté un nouvel intermédiaire entre nous. Et plus on dispose d'outils pour se rencontrer et plus la solitude devient épaisse, toxique. »

« Il est temps de se poser des questions sur ce que ça veut dire, de notre contribution à cet éloignement progressif des uns et des autres, de cet apartheid amoureux entre ceux qui sont seuls et ceux qui ne le sont pas. »


Le journaliste écrivain Didier Lestrade

Didier Lestrade est un homme au riche passé au service de la cause LGBT ! Il a été, il y a quelques années, le co-fondateur d’Act-up, de même il a lancé le magazine Têtu et participé à la création du site journalistique « Minorités.org » où l’article cité au début est publié ; il a également à son actif bien d’autres publications, dont plusieurs livres. Aujourd’hui il s’exprime surtout sur son Blog.

Cela me rassure un peu de remarquer que d’autres personnes que moi ont ce même sentiment vis à vis du monde gay d’aujourd’hui. Je l’ai d’ailleurs écrit dans plusieurs articles sur mon blog, et dans mes poèmes et j’y reviens aussi parfois sur ma page Facebook, tellement cela finit par m’insupporter de constater ces comportements que je qualifierai de « suicidaires » et de voir à quel point chacun se prépare son triste enfer sur terre, en s’employant d’abord à aménager celui des autres ! Car la solitude finit par toucher tout le monde…

Le constat est sans appel : dans ce monde d’images, nous ne sommes plus libres mais formatés et conditionnés dans nos attitudes, dans notre vision de l’autre et de nous mêmes et dans des stéréotypes ou « canons » qui deviennent des carcans et des prisons sans fenêtre (en dehors de celle de windows) ce qui finit par aliéner tout le monde ! Et tout le tissu relationnel est brisé.
Tableau de Steve Walker

On ne vit plus le moment présent ! On ne va plus vers l’autre ! L’étincelle d’une rencontre se fait désormais par écran interposé, mais cette rencontre devient de plus en plus rare dans les faits : le rêve alimenté de toutes les images du net empêchant toute réalisation concrète…

Il suffit de voir combien de personnes se laissent prendre à la lumière des images comme de vils insectes à la lueur d’une lampe et ne vivent plus dans le réel, trop occupées à compiler des « images » connotées sexe, mais sans sexe réel et sain, et surtout sans rencontre.

Ces écrans d’ordi et tablettes, ces portables, sont des bandeaux, nous ne voyons en fait plus rien ! Nous devenons un peu plus chaque jour « aveugles » et « imbéciles », dans l’attente de cette découverte qui ne traversera jamais notre réalité… Il suffit de regarder dans certains bars ces hommes de tout âge, restés alignés comme une culture de poireaux, ne communiquant nullement entre eux, ne se voyant même plus, le nez dans d’hypothétiques messages ou sur des sites parcourus en boucle…Le mur des connections devient notre mur des lamentations !
Tableau de Paul Cadmus

L’autre n’est qu’une compilation de fantasmes à la mode ! Il n’est que virtuel, car les rencontres ne se font plus. Et si elles réussissent malgré tout à se faire, elles ne seront rendues possibles qu’à travers le filtre de ces mêmes fantasmes.

Combien d’entre nous, seuls devant leur écran, attendent la connexion de tel individu, l’appel de tel autre, la réponse de celui-ci ou celui-là qui ne viendra en fait jamais, et combien y dessèchent leurs potentiels de sentiments pour ce qui ne sera qu’une zone d’ombre et un désert sentimental ! Alors qu’il suffirait peut-être de sortir, et délaissant nos œillères, de simplement regarder autour de nous : ce garçon seul assis à côté de moi, cet autre vers qui je pourrai me rapprocher, celui là qui semble éteint à force de ne regarder que sa bière ou sa clope.

Mais le « jeu/je » de dupes semble le premier des « jeux/je » informatiques, difficile d’y réchapper. En plus, si on n’est ni photogénique, ni très jeune, ni très musclé, ni très bronzé, ni très tatoué, ni très mode, ni très looké, alors on n’est plus rien : personnage transparent, invisible, chose étrange qu’on écarte du regard et du corps, mort avant la mort !
Dessin de Paul Cadmus

Il semble bien qu’il y ait un avant et un après Internet faisant apparaître les bars, les saunas, les sexe-clubs, les lieux de drague comme des « dinosaures » de la vie homosexuelle, si tant est d’ailleurs que le mot « homosexuel » ait encore un avenir dans le méli-mélo des apparences et de la metrosexualité ambiante.

Le Sida a fini aussi d’achever petit à petit ce monde de libertés : les gays devenant intolérants entre eux et envers ceux qui fréquentent les « boites à Sida » !!!! « Cacher cet espace que je ne saurai voir » quand je peux délirer autant que je veux, m’amuser des uns, abuser les autres, et connaître virtuellement tant de photos inanimées sur la toile…

Ce jeu de mort entraîne solitude, désespoir, amertume, rancœur, dégoût, et il devient comme une ride de plus sur l’onde brouillée de la société ! Le progrès technique sert à se suicider lentement : portable, tablette, ordi, réseaux dits sociaux qui ressemblent à des vitrines mortes où se distille ce poison. Notre tête s’apparente peu à peu à cet océan Pacifique où une étendue large comme l’Europe rassemble un dégueulis épais de toutes les ordures et déchets du monde moderne ! La vie d’une pensée libre, cultivés, indépendante est remise en question.

Un des problèmes majeurs est l’absence de réflexion de toute cette société, car la société ne lit plus, ne se cultive plus, ne se pose plus de questions… Tout se mélange, tout se désapprend, tout se morcelle et ne se comprend plus de la politique à la philosophie, du savoir à la vie et aux expériences de chacun.
Tableau d'Hugo Laruelle

Aujourd’hui, je plaide pour un retour aux sources, un retour à l’évidence, un retour à l’Humain, un retour à la Nature. Il en va de notre société comme des terres dévastées par l’agriculture intensive, cela détruit et pollue les sols parfois de façon irrémédiable, cela donne une fausse abondance, cela empoisonne les hommes aussi. Les marchands de rêve, les facilités que l’on a confondues avec les libertés, l’incohérence qui a détrôné l’équilibre, le sentiment que l’on a entarté devant la déesse des sens, le « tout est permis » qui a ravagé les esprits comme le pire des insecticides, ont produit cette société triste, en patchwork de minorités elles-mêmes cloisonnées à l’infini. Une seule solution : que l’on se remette en cause, que l’on tende la main, le regard et le coeur vers l’autre.


 Notes :

Sur Didier Lestrade 




Sur Hugo Laruelle

Je remercie chaleureusement Hugo pour m'avoir permis de reproduire ces deux tableaux dans cet article et le félicite pour son travail sensible et profond.

Site du peintre Hugo Laruelle 


1 commentaire:

  1. Bien cher Jean-Louis,
    encore une fois merci pour la clarté de ton texte et de ta position, très lucide et très juste.
    Oui, je suis d'accord avec toi, complètement, sans réserves ! Merci aussi, dans la vraie vie bien réelle, d'être un véritable ami pour tes amis et de les aider à sortir de cet isolement déshumanisé, et parfois mortel. Amitié, Saverio.

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